dimanche 23 octobre 2011

Y a quoi dans l' frigo? - Elle, Celle-là et l'Autre

Pour l'oublier, Elle qui ne veut pas jouer dans son film, qui a un plan B redevenu un plan A, il cherche ailleurs. Pour l'oublier, Elle qui l'aime, lui qui l'aime, mais que c'est pas possible parce que. Il ne l'attend plus, mais l'espère ponctuellement. L'espoir nourrit, intoxique.

Il lance sa ligne sur les réseau de rencontre. Il rencontre Celle-ci, même âge que lui, drôle, sympathique. Ils finissent par se rencontrer. Il déballe son histoire puisqu'elle en fait autant. Celle-ci sent que ça n'ira pas plus loin qu'une amitié, le lui dit tout de suite; dans sa fiche, il y avait écrit : "je suis directe, franche". Il l'a su assez vite. Après ce sympathique souper, Celle-ci lui dit qu'ils se reverront, qu'on verra comment évoluera leur situation, etc. Voilà une belle occasion de l'oublier, elle. Un samedi soir qu'il rentrait chez lui un peu désespéré, tourmenté par elle, celle-ci, qu'il a vu en ligne et avec qui il a un peu clavardé, l'invite à manger, à condition qu'il comprenne bien qu'il est un ami intellectuel. Ce sont ses mots. Il accepte et passe une belle soirée. Celle-ci ne lui a pas écrit ou donné signe de vie depuis trois semaines au moins et il s'en inquiète un peu. Il sait bien qu'il ne peut rien espérer de cette relation, mais l'espoir... elle le trouve bien chouette comme ami, mais c'est comme si elle n''avait pas le goût ni l'énergie pour se disperser, elle a tellement vécu en boucle la relation-qui-peut-marcher-mais-qui-finalement-n'aboutit-pas qu'elle commence à se désengager pour ne plus se faire d'accroire et ne plus en faire à personne, elle se considère fausse de se faire croire qu'elle cherche l'amitié aussi... ce n'est pas vrai. Elle lui dit qu'elle cherche l'amour et qu'elle croit que lui aussi. Qu'il a déjà plein d'amies filles, qu'elle en a aussi.. qu'elle n'est pas sûre d'avoir envie d'investir dans cette voie. Qu'elle lui avait dit qu'elle voulait qu'ils le décide au jour le jour... qu'elle en était là. Que ça n'enlevait pas qu'ils s'entendaient bien et qu'elle sera ravie de lui jaser si elle me croise. Bon. Au moins, c'est clair! Il tire donc la prise, même si la lumière n'a jamais vraiment allumé.


En attendant, il a relancé cette Autre, qui lui avait envoyé un courriel au début de l'été. Mais il était avec Elle, convaincu que ça y était, pour un bon bout, qu'il avait trouvé. Cinq mois plus tard, il relance l'Autre. Ça va vite. L'Autre se montre intéressée, lui envoie sa photo, elle semble jolie, sympathique. Il l'invite pour une marche en forêt... urbaine tout de même! La rencontre se passe bien. L'Autre est calme, posée, très jolie, mais semble bien fragile. Il lui donnerait un coup de doigt et crack! elle se briserait, lui semble-t-il. Pendant la marche, des vides conversationnels. La gêne, sans doute. Petit café après la marche, jasette sur "ton passé, mon passé", petit bisou furtif et promesse de se revoir. Une semaine plus tard, il l'invite au cinéma. Ils précèdent la séance d'un repas au resto. Pendant le film, pas le moindre frôlement, aucun coude ou genou ne croise son alter-ego. Bisou poli et au-revoir. L'Autre manque un peu de "tork" lui semble-t-il, de bonne humeur. Conscient qu'il n'incarne pas Monsieur Bonheur en personne, il se dit que tout de même, il a besoin de rire un peu, de faire rire... mais là, ça semble forcé. Un samedi, il lui écrit pour lui dire qu'il corrigeait, qu'il avait besoin de sortir de chez lui et qu'il l'invitait à prendre un café, une marche, une bière, les trois dans l'ordre ou dans le désordre. Il veut vraiment se sortir d'Elle et il a l'impression de faire ce qu'il faut quitte à rendre quelqu'une malheureuse parce qu'elle aura servi de rebond... L'autre lui répond laconiquement, en le remerciant pour l'invitation, qu'honnêtement, elle ne se  sentait pas de très bonne compagnie aujourd,hui...qu'elle ne voulait pas qu'il l'attende. qu'elle essayerait de se reposer. Bonne journée. Un odeur de pourri sortait de ce massage. Il sentait bien qu'il poussait un peu sa luck avec cette Autre, qu'il fallait vérifier si elle était tout simplement gênée ou simplement déprimante. Il lui a récrit immédiatement pour lui demander s'il devrait la laisser tranquille, arrêter de l'inviter à faire des activités. La réponse est venue tout de suite. L'Autre lui a dit que bon,  ça avait l'air un peu de ça son affaire...Mais qu'elle croyait sincèrement qu'elle était dans un timing --si un jour je croise le timing, je lui pète la gueule--  où elle avait besoin de solitude. Que ce soit lui ou Benicio del Toro qui cognerait à ma porte ce soir, ce serait la même réponse. Qu'elle ne savait pas encore s'il y avait chimie entre eux ou non. Mais qu'elle croyait qu'elle n'avait pas grand chose à offrir présentement. Qu'elle s''en sentait désolée... A bientôt. Pas de point d'exclamation, même pas de suspension. Bon bis. Il savait bien que ça ne mènerait nulle part cette fréquentation, mais tout de même, petite déception et surtout, elle était toujours là, dans sa tête à cet entêté d'elle...


Alors le voilà descendu de son serpent de parchési, qui n'a pas passé go et pas réclamé deux-cent dollars. 

lundi 17 octobre 2011

Ma vie tranchée mince -- De nouvelles vies commencent

La grossesse allait bon train. Les mois d'hivers s'écoulaient, nous allions chacun à nos cours, changés; nous formions désormais un couple accompli qui deviendraient parents. Voilà qui mettait et enlevait à la fois de la pression. En mettait parce que ma vie changerait pour toujours. Je deviendrais père et cette femme mettrait au monde l'enfant que nous avions conçu dans l'insouciance, dans la légèreté presque. En enlevait parce que le gouffre se remplirait et que ce projet de faire advenir la vie occuperait son corps et son esprit pour un bon moment.

Au printemps, six mois s'étaient écoulés --elle parlait en terme de semaine et je n'y comprenais jamais rien-- et son corps de dix-neuf ans s'était radicalement transformé. Elle était calme, heureuse, comblée. Nous passions de bons moments, comme si cette grossesse constituait un nouveau départ pour notre couple. Un grand classique j'imagine! La session universitaire terminée, je devais trouver du travail. Quoi faire avec un baccalauréat en littérature? Je ne me sentais pas prêt à demander un poste d'assistant de recherche avant de commencer la maîtrise en septembre, mais il fallait tout de même vivre d'ici là. J'ai donc rempli les formulaires pour obtenir un boulot d'été au Centre d'emploi étudiant. Comme j'ai déjà fait toutes sortes de travail pendant mes études, j'en ai profiter pour mettre à profit toute mon expérience dans divers domaines: commis de magasin, aide-cuisinier, agent de sécurité (!), livreur, manoeuvre dans un entrepôt, etc. Quelques jours plus tard, le téléphone sonne chez moi : on cherche un livreur dans une pharmacie pour lundi. Ça urge. L'agente d'emploi a dû se dire qu'un bachelier en littérature serait assez fiable pour livrer des pilules et des onguents. Elle me donne le contact : Pharmacie Françoise Hébert... à Magog. Bon. Une demi-heure de route pour se rendre là. Nous n'avons plus d'auto; la Datsun 1982 du grand-père de ma copine nous a claqué dans les mains sur l'autoroute à la fin de l'hiver... Bon débarras. Elle roulait à l'image du défunt qui la conduisait : malade, abîmée, fatiguée, dysfonctionnelle. Mais je ne pouvais refuser ce travail --quarante heures par semaine-- qui se présentait de façon salutaire, avant l'arrivée de l'enfant. J'ai donc appelé à la pharmacie et parlé à la Madame Hébert en personne qui me dit qu'elle a besoin de quelqu'un au plus vite, que son livreur régulier avait fait une crise de coeur et que ça pressait, hahaha! et que si je pouvais entrer lundi matin, à 8h30, ça ferait bien son affaire. Elle avait l'air sur le speed, la dame. J'ai eu envie de lui demandé si elle ne voulait pas un entrevue, me rencontrer pour vérifier si je savais compter, de quoi j'avais l'air, quelque chose... mais non. Rien. Elle me dit que je dois arriver à 8h30 lundi et qu'on m'expliquerait le travail.

Je ne connaissais pas Magog. À part les deux axes qui forment la route 112, je ne savais rien de cette drôle de ville de touristes d'un côté et de monde ordinaire de l'autre. Dès mon arrivée, les commis de laboratoire m'ont été sympathiques. Des filles dans la vingtaine pour la plupart, travaillant à plein temps et rodées au quart de tour. On m'a expliqué brièvement le principe des dosettes : je devais aller livrer ces piluliers une fois semaine et ramasser la vide. Pour les personnes âgées, ils devaient payer deux dollars la prescription. Il fallait être patient et leur expliquer que s'il fallait qu'ils paient six dollars, c'est qu'il y avait trois prescriptions différentes. On m'a donné une carte de Magog, les clés de la Toyota Tercel qui servait d'auto de livraison et je partais à l'aventure dans les foyers pour personnes âgées, résidences douteuses, appartements miteux et autres recoins insoupçonnés. Avec mon sens de l'orientation approximatif et mon malaise à manipuler des espèces aussi sonnantes et trébuchantes soient-elles, je débutais, sans le savoir, une exploration anthropologique hors du commun.

Il fallait commencer par les résidences de personnes âgées. Avant onze heures. D'abord parce qu'à onze heures, il y a le chapelet et qu'à 11h30, les vieux font déjà la file pour aller manger, à la cafétéria. Premier constat : la haie d'honneur. Les hall d'entrée de foyer sont comme des centres d'achats; des badauds y passent le plus clair de leur journée à observer le va-et-vient et s'il n'y en a pas, à l'espérer. Alors un nouveau livreur de pharmacie, voilà une belle nouveauté dans leur vie.
- C'est pour qui ça?
- Madame Bouchard.
- Madame qui?
- Bouchard!
- Ben voyons, est morte l'année passée!
- Roseline Bouchard...
- Hein? Roseline Bouchard? Y pas ça icitte... es-tu sûr que t'es à 'a bonne place?
- Ben oui, j'ai la bonne adresse...

Je m'avance un peu et me risque devant la salle de chapelet. Assis dans des chaises berçantes, les ancêtres répètent ad nauseam le "Je vous salue Marie" après celle qui le dit, le redit et le reredit. Je me hasarde avec un timide "Madame Roseline Bouchard?" et une dame plus jeune que les autres --il n'y a presque pas d'hommes dans cette drôle de chorale chapeletaire-- vient me voir pour me demander qui je cherche. Je finis par douter moi-même de ma réalité. Quand je lui dit "Roseline Bouchard" elle me dit "Ah! Madame Guertin!"
- Non! Madame Bouchard!!!
- C'est son nom de fille, ça! Madame Guertin, vos pelules sont arrivées!

Roseline Guertin, née Bouchard, victime de la phallocratie catholique canadienne française qui a pesé sur le Québec depuis toujours et qui a manqué le bateau de la Révolution tranquille se lève et trottine péniblement jusqu'à moi pour ramasser son paquet. Elle m'annonce qu'elle n'a pas son deux piasses et que je devrai la suivre jusque dans sa chambre pour qu'elle aille le quérir. Elle aurait cent-trente-trois ans de moins et on serait samedi après-midi que ça me fait plaisir, mais là, il est presque midi et je n'en suis qu'à ma première livraison.

La journée sera longue!

L'été sera long!

dimanche 16 octobre 2011

Ma vie tranchée mince -- Entrailles cherchent sens

Un gouffre. Cette fille n'était rien de moins qu'un gouffre d'affection, d'amour, de sexe, d'attention. Un trou noir qui avalait la galaxie ayant le malheur de passer près de lui. Jamais satisfaite, jamais repue, jamais rassasiée, jamais contentée. Toujours un peu déçue, toujours prête à recevoir davantage, toujours en quête d'un "flash", comme une héroïnomane. Elle avait découvert le sexe, les jeux amoureux à l'adolescence et trouvé là ce qui lui avait tant manqué dans son enfance : l'attention. Mais même en arrosant la plante asséchée, ses feuilles mortes ne revivent jamais. Alors elle prenait toute l'eau disponible qui passait dans la terres, oui, mais qui s'accumulait et débordait en bas, dans le plat qui accumule les surplus. Et l'eau croupissait. Séchait. S'empoisonnait. Mais elle avait encore besoin de cette eau.

Elle avait besoin d'amour, sous toutes les formes. Il ne savait pas comment lui en donner. En fait, il n'en trouvait pas vraiment, alors il lui donnait ce qu'il croyait posséder. Du sexe. Toujours plus de sexe. Du sexe à la première occasion. Du sexe sur demande. Du sexe pour remplir ce gouffre. Il avait beau semer des étoiles, le trou noir les avalait toutes, indifférent, impassible. Il a été vite à cours d'idées. D'aucuns auraient crié au miracle devant cette l'avidité de sa copine, mais lui savait qu'il ne tiendrait pas le coup très longtemps. L'amusement des début s'est rapidement transformé en obligation. Et s'il s'avisait de montrer quelque signe de fatigue, de lassitude, les questionnements sur l'amour qu'il lui portait émergeait et annonçait une pénible et longue discussion existentielle.

Comme disait le poète, "La bandaison, papa, ça ne se commande pas". Malgré ses vingt-quatre ans, malgré son goût pour la chose qui ne l'avait jamais trahi auparavant, il montrait des signes de faiblesse, de ralentissement. La rigidité se perdait parfois en cours d'acte, mais elle n'en faisait pas de cas au début, trop occupée à descendre dans l'abysse, à y chercher cette lueur annonçant le miracle, cette chose étrange dont parlaient les magazine, qu'elle avait vue simulée dans les films porno qu'elle regardait parfois avec Charles qui l'avait initié au sexe : l'orgasme. Peut-être l'avait-elle connu, mais si c'était "ça", ça ne lui suffisait pas. Il lui fallait plus.

La première fois qu'il lui a refusé l'amour, l'appartement qu'elle avait investie --trop heureuse de quitter le nid familial, moment que sa mère attendait depuis si longtemps-- s'était transformé en scène de tragédie grecque. Le mélodrame empesait cet espace qu'il avait l'impression de se faire voler. Une vampire. Elle le vampirisait et il se laissait faire. En fait, cela lui donnait l'impression de se "caser", d'avoir une vie à peu près normale, chassait cette ridicule angoisse de finir ses jours seul, sans connaître l'amour. Il voyait cette situation comme une fatalité; autant se contenter de ce qu'il avait et de le garder précieusement puisqu'il ne connaîtrait pas autre chose. Alors les ennuis ont commencé; les pannes de désir du gars croissaient de façon inversement proportionnel à l'abîme affectif de la fille.

***
Le déménagement constituait un projet de couple intéressant. Comme ça lui semblait normal, il l'avait invitée à s'installer dans son trois pièce lorsqu'elle a commencé l'université. Elle ne s'imposait pas de façon outrancière dans son espace, mais il sentait bien qu'il devait faire le deuil de cette sorte de garçonnière. Au bout de quelques mois, ils se trouvaient à l'étroit et ont commencé à regarder des logements plus grands, avec au moins une pièce de plus pour y aménager un espace de travail. Après quelques visites, il ont fini par dénicher quelque chose d'environ le même prix, dans le même quartier. Nouveau départ, donc. Il y croyait, elle y croyait également. Dans ce nouvel appartement, de nouveaux meubles, un aménagement adapté, mais pas de lumière. Il l'a remarqué dès la première semaine. Il se disait que de toute façon, l'hiver n'offrait pas beaucoup de lumière, alors autant s'y faire.

Le gouffre amoureux ne se remplissait toujours pas. Elle n'en avait jamais assez, il trouvait qu'elle en demandait toujours trop. Il ne lui disait pas comme ça, bien entendu. Il se contentait de prétexter du stress, des angoisses, des peurs qui ont fini par s'avérer. Ils ne se protégeaient plus et elle a suggérer d'arrêter la pilule. Il comprenait ce que ça signifiait et ne montrait pas d'opposition.

Un bébé.

Elle avait à peine dix-huit ans... lui vingt-cinq. 

Peut-être qu'un enfant pouvait remplir le gouffre, colmater la brèche qui laissait s'échapper l'affection qu'il n'arrivait pas à combler et dont elle était toujours déçu? Peut-être retrouveraient-ils une sexualité normale --ils ne savaient pas en quoi cela consistait-- en ayant ce "projet"?

Au retour des vacances des fêtes, elle lui a confié un échantillon d'urine pour le faire analyser à la pharmacie. Il officiellement su avant elle qu'elle était enceinte. Depuis probablement quelques semaines déjà. Il savait que sa vie était changée à jamais. Il serait père. Avec cette fille qui lui avait fait des menaces de suicide aux lames de rasoir s'il la quittait --elle ne le disait pas clairement comme cela, mais c'est ce qu'il en décodait-- il s'apprêtait à se lancer dans l'aventure parentale. Il se sentait prêt, mais avec elle... il avait des doutes. Il comptait naïvement sur la grossesse qui transformait les femmes de façon si spectaculaire. Il comptait sur cette transformation pour qu'elle change, qu'elle devienne... normale? Comme avant? Comme il voulait? Il ne le savait pas.

samedi 15 octobre 2011

Ma vie tranchée mince -- Elle avait dix-sept ans

Elle avait dix-sept ans. Soprano. Soprano un! Il l'avait remarquée; difficile de la manquer dans ce tas de madames de quarante à soixante-dix ans. Il la voyait également dans les corridors du cégep. Elle faisait toujours preuve d'une grande discrétion lorsqu'elle accompagnait un groupe, alors il ne l'avait jamais entendue puisqu'à la chorale, sa voix se perdait dans les autres voix aiguës.

Il se trouvait entre deux âges --trop jeune pour jaser avec les vieux, trop vieux pour jaser avec les jeunes-- et pendant les pauses de la chorales, il cherchait à s'éloigner de cette alto de laquelle il était devenu amoureux, mais elle avait choisi un autre homme. Il fallait s'en éloigner et cette nouvelle soprano représentait un prospect intéressant, à tout le moins une opportunité d'oublier cette fille qui lui avait préféré un vieillard...

Pour une rare fois, il a osé faire les premiers pas. Aller vers la fille. Il savait qu'il avait beau jeu, qu'elle se montrerait réceptive, mais il ne savait rien d'elle, sinon qu'elle étudiait en sciences, qu'elle était très brillante et par la force des choses un peu exceptionnelle pour une fille de dix-sept ans puisqu'elle faisait partie d'une chorale classique.

C'est dans le sous-sol de ses parents qu'il l'a invité à regarder un film, après une répétition un vendredi soir. D'habitude, il sortait, allait traîner dans les bars avec quelques habitués de la chorale, mais il avait décidé de passer à l'action.


- Pourquoi moi?
- Ben... parce que je t'ai remarquée... que t'avais l'air spéciale... t'es pas comme les autres...

Voilà les premières paroles échangées après le premier baiser officialisant la formation du couple. La question lui brûlait les lèvres et le baiser n'a visiblement pas réussi à les refroidir.

Ils ne ressentaient pas la même excitation. Pour elle, il s'agissait de son deuxième amoureux. Le seul autre gars qu'elle avait connu l'avait laissée pour une autre fille. Charles, petit, complexé, pas très beau, mais assez brillant l'avait dominée pendant plus de trois ans. Il se servait d'elle pour prouver à ses amis qu'il pouvait avoir une blonde et pour lui prouver, à elle, sa supériorité sur lesdits amis. Une relation pas très saine, mais pas très dangereuse. Alors se faire draguer par ce gars de 24 ans, qui se tenait avec des "vieilles" de la chorale lui paraissait, à elle, aussi mystérieux qu'excitant, d'où son questionnement.

- Mais qu'est-ce que t'as remarqué?
- Je sais pas moi... t'es mature pour ton âge?

Il ne trouvait rien de mieux à dire. Elle s'en contentait et serrait son nouvel amoureux sur elle, excitée à l'idée d'annoncer à ses parents, à ses soeurs qu'elle s'était fait un nouveau chum. En rentrant chez elle, plus tard, elle a dessinée un grand coeur, précédé d'un "Je suis en" sur une feuille servant à faire les messages téléphonique aux autres membres de la famille. Ses soeurs cadettes en étaient tout énervées en écrivant un "yé!" et son père avait fait un "!". 
***
- Je l'ai annoncé à ma famille!
- Quoi?
- Ben là! Que j'avais un chum.
- Ah!

Il n'était vraiment pas sûr, mais puisque c'était ainsi. Il ne savait toujours pas s'il l'aimait, mais peut-être qu'avec le temps... En fait, il ne savait pas s'il aimait ce jeu, cette façon d'officialiser ce qu'il n'arrivait pas à concrétiser dans son esprit. Il avait peur des certitudes, souvent compromettantes, décevantes à la longue. 

Tous les vendredis, ils se retrouvaient chez l'un ou chez l'autre. Chez les parents de l'un et de l'autre à vrai dire. Il avait son appartement, dans une autre ville où il étudiait, mais il revenait les week-ends pour la chorale et pour elle, bien entendu. Bien vite, l'habitude s'est installée et la contrainte lui pesait de plus en plus. Contrainte de "devoir" être là tous les vendredis et surtout, contrainte de se retrouver seul avec elle au lieu de sortir... parce qu'elle n'avait pas l'âge et que de toute façon, elle le voulait pour elle seule.

À la pause, un vendredi soir, il avait passé du temps à discuter avec deux nouvelles altos. De belles femmes, vingt-cinq ans, mères de familles épanouies, intéressante, de celles qu'il avait oubliées depuis qu'il la fréquentait, elle. Pour sa part, elle parlait avec des copines de la section, mais le regardait souvent du coin de l'oeil jaser avec ces belles dames qui souriaient un peu trop à son goût. Il a même poussé l'audace jusqu'à parler à la plus jolie d'entre elles avant de quitter pendant que la nouvelle petite copine attendait, le visage crispé, sur le bord de la porte, que Monsieur ait terminé sa converse.

Dans la voiture, au retour, le silence lui pesait. Il lui a demandé s'il y avait quelque chose et elle a saisi l'occasion pour lui faire remarquer : 

- T'as passé ta soirée à jaser avec des pitounes!
- Quoi?
- T'es a pas lâchées d' la soirée... au break, à la fin...
- Es-tu vraiment en train de me faire une crise de jalousie, là?
- Ben là, mets-toi à ma place.

Il ne trouvait rien à dire. Rien. Il aurait pu en profiter pour lui faire comprendre tout de suite qu'il n'accepterait pas ce comportement jaloux, tout à fait injustifié du reste. Que si c'était comme ça, si elle ne pouvait vivre avec l'idée qu'il parle avec d'autres filles qu'elle sans qu'elle se sente menacée, il ne la retenait pas.

Mais il n'a rien dit. Il ne s'est pas excusé. Il n'est pas descendu jusque là. Il s'est contenté de se taire. D'attendre que ça passe. 

Elle n'a jamais plus fait de crise de jalousie, il a toujours évité les confrontations.

vendredi 14 octobre 2011

Ma vie tranchée mince -- L'ours et la belette

L'ours ne sortait pas souvent de sa caverne et elle ne voulait pas trop le délaisser non plus. Depuis la retraite, il avait quitté Lorraine en lui laissant la moitié de son fonds de pension. Elle avait gardé la maison, les oeuvres d'arts --quelques tableaux de grands peintres québécois entre autres-- et tous les souvenirs d'Afrique dont cette statue de paysanne élancée en ébène qu'il affectionnait tant. Il a acheté à son ex-femme ce qui ne s'achète pas : la paix. Il ne l'aurait jamais plus, il le savait. Il ne connaîtra jamais plus le calme et la tranquillité d'esprit. Le confort et la certitude ne feront plus jamais partie de sa vie et s'ils venaient à s'installer, sa conscience s'occuperait de saboter le tout. Parce qu'il savait qu'il ne méritait plus la quiétude. Son ex-femme lui avait bien dit qu'il regretterait d'avoir jeté leurs quarante années de mariage. La cupidité de Lorraine avait déclenché la culpabilité de Gérard. Ainsi s'est achevée leur histoire : elle qui se jurait de lui en faire baver jusqu'à sa mort, lui qui sentait qu'il fallait expier cette faute de l'avoir quitté pour une petite conne.

Pour sa retraite, ses collègues lui ont offert un jeu d'échec électronique. Une idée de Daniel... Gérard a remercié chaleureusement ses comparses de lui avoir payé un tel gadget qu'il n'osait pas trop s'acheter en se jurant qu'il l'essaierait dès le lendemain. Lorsqu'il est rentré de sa fête, il a trouvé sur la table une boîte à son nom. Elle pesait quelques kilos et en l'ouvrant, il n'en croyait pas ses yeux. Les huit livres des Mémoires de Saint-Simon dans La Pléiade. Ils y étaient tous. Il en rêvait depuis si longtemps. Il n'avait que la moitié de son fonds de pension, ses vêtements et ses quelques accessoires personnels, mais il avait un jeu d'échec électronique et la collection des oeuvres de Saint-Simon dans la Pléiade. Donc de quoi survivre dans ce nouvel appartement au second étage d'un duplex tenu par Monsieur et Madame Dulac. Il a passé ses journées enfermé dans le nid d'amour, attendant le retour de Louise-Marie. Le soir, ils écoutaient Virginie à sept heures, il cherchait à se désennuyer. Il sortait le moins possible; la peur de se faire reconnaître sur le rue l'empêchait de s'extirper de ce quatre et demi. Il s'astreignait à une marche quotidienne dans un sentier boisé municipal, mais à part cette sortie pour l'hygiène, rien: échecs et Saint-Simon.

Avait-il fait le bon choix en quittant sa femme? Il savait ses enfants déçus de lui, bien qu'ils ne lui aient jamais dit. Il voyait sa soixantaine entamée d'une façon bien différente de celle qu'il avait imaginée avec Lorraine; ils devaient faire des voyages, visiter les pays de l'Est, l'Angleterre, l'Irlande... tous ces beaux projets ont cédé la place à des escapades dominicales à Sainte-Cécile de Milton, chez sa nouvelle belle-mère d'à peine dix ans son aînée... Il tentait de se soustraire autant que possible à ces obligations familiales, mais Louise-Marie ne lui donnait parfois pas le choix; elle avait l'argument massue en lui faisant remarquer qu'il n'avait vu personne d'autre qu'elle depuis plus de deux semaines... Alors il y allait, bon joueur.
***
La seule raison pour laquelle il avait accepté de déménager à Saint-Alphonse, dans la maison familiale de sa nouvelle blonde, tenait au soulagement de ne plus sortir de chez lui avec l'angoisse de rencontrer quelqu'un qu'il connaîtrait. Elle lui avait promis qu'il pourrait s'aménager un coin de la maison bien à lui pour écrire, lire, jouer aux échecs. Après la décès de son père, Louise-Marie allait de plus en plus souvent aider sa mère qui commençait à perdre son autonomie. La famille s'est donc mise d'accord pour que la cadette s'installe dans la maison familiale. Tous savaient que les moyens manquaient à ce drôle de couple; elle occupait un poste de commis dans une librairie, il vivait sur la moitié de son fonds de pension. 

La cohabitation se vivait difficilement; ces deux "vieux" constamment en confrontation donnait du fil à retordre à la jeune médiatrice déchirée entre sa culpabilité d'avoir forcé son homme à quitter sa vie d'avant et de respecter sa mère qui ne se mêlait jamais de ses oignons. Elle en menait large, la Rachel... sous des traits de gentille dame frêle et fragile se cachait une redoutable manipulatrice. Gérard avait vite découvert ce trait chez sa belle-mère; il avait vu neiger. Un après-midi de février où Louise-Marie s'apprêtait à partir au travail, sa mère avait fait remarqué qu'elle trouvait bien dangereux et même absurde l'idée de faire trente kilomètres de route pour aller gagner un salaire dérisoire. Elle se servait souvent du prétexte de la route pour reprocher indirectement à sa fille son absence et le fait de laisser seule sa mère avec cet ours qui n'offrait pas de compagnie. La veuve se réjouissait de la venue de sa fille et de son homme écrivain. Il tiendrait compagnie à la pauvre dame, la distrairait, elle si cultivée, si curieuse. Mais rien n'y faisait : il restait enfermé dans ses appartements la plupart du temps et n'en sortait que pour les obligations : manger, accueillir la visite quand il le fallait et sortir pour ses marches quotidienne. 

Gérard embrassait sa blonde au moment ou la vieille a passé sa remarque désobligeante. Il est resté sur le seuil de la porte ouverte pendant quelque secondes, le temps que le vent et la neige le fouette légèrement; il espérait que les éléments refroidiraient un peu sa colère mais rien à faire, le câble commençait à péter et en fermant la porte, il n'a pu le retenir plus longtemps. Il lui a gueulé toutes les insanités possibles sur le fait qu'elle manipulait tout le monde sous ses airs angéliques. Qu'elle empoisonnait la vie de ses enfants en faisant mine que tout allait bien alors qu'elle ne faisait qu'accumuler de la rancoeur. Il lui a remis sur le nez qu'elle médisait à mot couvert sur la cadette aux autres soeurs qui elles avaient réussi. Il croyait halluciner en s'entendant lui dire que son veuvage ne lui conférait pas le droit d'agir capricieuse et chiante comme elle le faisait, qu'il en avait assez de la voir faire mine de laisser les autres s'occuper de la maison alors qu'elle faisait tout pour qu'ils finissent par répondre à ses propres volontés. La volée de reproche a duré cinq bonnes minutes, sans interruptions. La pauvre dame regardait piteusement par terre, sur le tapis vert du vestibule. Elle essayait de pleurer, mais rien ne sortait. Elle savait que ce moment arriverait tôt ou tard. Quand Gérard a fini de vidé son fiel, il est monté dans son bureau et n'est pas sorti de la journée. Elle s'est penchée pour replacer le tapis qui avait quitté de quelques centimètres le seuil de la porte.

À son retour, Louise-Marie a trouvé la maison calme, propre, comme si personne n'avait rien touché. Si quelqu'un avait cuisiné, il n'avait pas laissé la moindre trace. La porte de la chambre de sa mère était fermé. Elle se couchait souvent vers 21h30. Quant à Gérard, il gisait dans son lit, en sous-vêtements et en T-Shirt, un livre de poche de Mordecaï Richler à la main. Elle se demandait à quel moment il s'était endormi sur le texte du vieux détestable. 

La route avait été pénible; la tempête avait cessé, mais les traces demeurait bien visibles...




samedi 8 octobre 2011

Ma vie tranchée mince -- La suite, la fuite

Il s'était enfui de chez lui, après une engueulade avec Lorraine qui lui reprochait de ne plus parler, de ne plus rien lui raconter, ses journées au cégep, ses étudiants de plus en plus immatures, leur manque de réceptivité pour sa passion. Elle essayait de prendre des nouvelles de tel ou telle collègue, mais elle sentait qu'elle lui arrachait un aveu à chaque banalité qu'elle voulait échanger avec lui. Alors elle lui a demandé, carrément : "Tu penses à ta maîtresse? Tu peux me le dire, tu sais...". À quoi bon lui dire. Lui répondre "oui" aurait constitué un prétexte à une crise qu'il ne se sentait pas la force d'affronter ce soir-là et lui répondre "non" aurait équivalu à lui mentir en plein visage et la crise aurait fini par arriver de toute façon. Alors il est parti, prétextant un urgent besoin d'air, un besoin d'aller en ville chercher des trucs, un besoin de sortir d'ici. Jamais il n'avait fui comme ça auparavant. Bien sûr, il s'enfermait de temps à autres dans son bureau, au grenier, mais il restait dans la maison. Là, il fallait qu'il parte. Il a donc pris la route, croyant se rendre à Magog, mais il s'est retrouvé sur l'Autoroute, comme si la voiture avait été conduite par un cheval habitué de faire ce trajet de façon quotidienne.
***
Louise-Marie écoutait un quiz idiot à la télé en mangeant des nouilles au beurre et persil séché, dans sa chambre, lorsqu'elle a entendu cogner à sa porte. Un voisin? À cette heure, il ne pouvait s'agir que de cela. À moins que Pierre Fredette, ayant une envie de scotch et de sexe, ne débarque de façon impromptue, comme il avait l'habitude de le faire, mais il y a bien un an qu'il n'a pas fait cela. Elle avait fait comprendre à ce littérateur manqué, condamné à enseigner le français à des ignares, qu'il n'était plus le bienvenu depuis qu'il avait dégueulé sur sa couette. Louise-Marie se disait que si le gars, si brillant, gentil, intelligent soit-il, ne savait pas boire et se tenir à quarante-cinq ans, c'était peine perdue. Et de toute façon, leur relation essentiellement charnelle n'allait franchement nulle part. Elle se lève, pose son plat de nouilles sur la télé, en position bancale, et se rend à la porte pour y découvrir un Gérard à la tête basse, mais arborant tout de même un petit rictus.
- Je sais pas ce qui m'a pris... Je suis parti de chez-moi pis j'aboutis ici. Je comprends même pas. J'aurais dû téléphoner, mais j'avais pas ton numéro, je n'ai pas eu le temps, pas pris le temps. Je te dérange. Je le sais que je te dérange. T'es peut-être avec quelqu'un... t'attends quelqu'un. Pourquoi j' t'ai pas téléphoné...
Il n'arrêtait pas de parler. Elle plaçait des "ben non", "ben oui", "ben voyons donc!" çà et là, mais le moulin à parole trahissait un véritable malaise. Il savait qu'il avait franchi le Rubicon. 
- Ben entre, reste pas là! Mon dieu, j'ai l'air de quoi, moi, en t-shirt trop grand pis en jogging! La grande classe, hein?
C'était son tour de noyer son malaise dans un flot de paroles vides. 
- Scotch?
Comme elle le savait amateur, elle était passé à la SAQ acheter une bouteille, un truc "vintage" que le commis de la société d'État lui avait donné pour fort honnête. Elle avait joué ce jeu en croyant plus ou moins au moment où elle pourrait le servir à Gérard. Il appréciait le scotch, mais il n'avait pas tellement la tête à vanter les bons alcools. 
- Je sais pas pourquoi je suis parti comme ça. Je crois que je suis un peu perturbé... Je pense que tu me perturbe. 
- Ta femme... elle m'a appelé, hier. Tu le savais?
- Non! 
Il n'avait pas la force --et il trouvait ça un peu idiot pour dire vrai-- de demander ce que Lorraine avait dit à Louise-Marie. Louise-Marie lui a seulement rapporté la sainte colère de Lorraine, sans mentionner l'hystérie qui l'accompagnait.
- Passe-moi ton verre.
Elle lui a filé un troisième scotch et il s'est senti tout à coup soulagé. Il soupirait, inspirait l'air de cet appartement de jeune vieille fille bien rangée et se sentait vivre. Revivre. Pourquoi n'aurait-il pas droit à cette jeunesse? À ce second souffle d'amour? À une passion naissante? Il avait déjà fait plus de la moitié de sa vie. Sa carrière se terminait dans quelques mois et il avait une occasion de repartir à zéro. Il s'en savait la force. Oui, bien sûr, trente ans de mariage foutu en l'air, mais pour qui? Pour les autres! Il y a longtemps que la braise a disparu entre Lorraine et lui. Rester ensemble pour la galerie? Alors qu'il avait là une occasion de se noyer dans une fontaine de jouvence? Si Louise-Marie se sentait attirée par lui, le quinquagénaire, il devait bien y avoir une raison! Une femme de 26 ans ne s'enquiquinerait pas de n'importe quel vieux! Il n'était pas vieux, d'ailleurs! Il avait passé sa vie à rester jeune, à voyager, à s'ouvrir sur le monde, à côtoyer des jeunes! 

Leur côte à côte sur la causeuse s'est rapidement transformé en face à face. Elle lui a pris les mains, ses mains d'écrivain, de joueur d'échec, de briseur de ménage et lui a dit qu'elle l'attendrait. Qu'elle avait tout son temps. Qu'elle n'avait besoin que d'une chose : de savoir qu'il l'aimait. En prenant le visage de Gérard entre ses deux grandes mains fines, Louise-Marie le regardait avec une telle intensité, comme pour s'imprimer le visage de celui qu'elle voulait pour amoureux. Contrairement à Gérard, la question de l'écart d'âge n'a jamais préoccupé Louise-Marie. Elle voulait se donner à cet homme, cette somme de savoir, ce masse de sensibilité, ce roc de vécu. 

Il a quitté calmement. Ils se sont embrassés doucement, tendrement, avec promesse de se revoir. Une fois la porte fermée derrière lui, il devait retourner à sa vie, à Lorraine. Si seulement elle pouvait dormir ou moment où il rentrerait. Si seulement elle avait pris assez de cachet pour ne pas se réveiller au moment où il la rejoindrait sous les draps.

Vingt-trois heures sept. Thérèse Floréa venait de prononcer l'heure à la fin de son bulletin de nouvelle alors que Gérard passait Bromont, direction est. Novembre avait achevé d'enlever la majorité des feuilles aux arbres et le vent disposait désormais de toute la place pour frigorifier les corps. L'automne régnait pour de bon et cette soirée avec Louise-Marie marquait le début d'un adultère qu'il n'aurait jamais prévu, même dans ses rêves les plus absurdes. Il se disait qu'il aurait dû en profiter dans les années soixante-dix, comme beaucoup de ses collègues profs de cégep, pour s'envoyer en l'air avec des jeunes filles. Mais non. Il aimait Lorraine et jamais il n'aurais osé la tromper à cette époque. L'idée lui avait à peine effleuré l'esprit, mais à vrai dire, les occasions ne s'étaient jamais présentées et il ne les cherchait pas. Il lui semblait tout à coup que rien ne lui arrivait de rocambolesque contrairement à bien d'autres de ses connaissances. 

Il est sorti de nulle part pour se précipiter dans la lumière des phares de sa Jetta TDI. Le bruit s'est mêlé au thème musical de l'émission de Jacques Languirand. Pris de panique, Gérard n'a pas eu le réflexe de freiner. Il regardait dans toutes les directions en même temps qu'il sentait la bagnole en perte de contrôle parce qu'elle traînait quelque chose sous son châssis. À la faveur de la route déserte, il pouvait se ranger tranquillement sur l'accotement et reprendre ses esprits. Le scotch avait beau être cuvé, il avait tout de même provoqué un état de fatigue qui lui avait peut-être coûté cette bête collision avec ce non moins bête chevreuil. Il a dû attendre quelques minutes avant qu'une des peu nombreuses voitures circulant sur la Dix daigne arrêter pour lui demander si tout allait bien et promettre qu'elles arrêteraient à la prochaine sortie pour alerter les policiers. Une fois l'auto-patrouille sur les lieux, les papiers remplis, la remorqueuse appelée, il ne lui restait qu'à appeler Lorraine afin qu'elle vienne le récupérer au garage où il comptait laisser la caisse. Il a dû s'y prendre trois fois avant qu'elle ne réponde. Sans doute avait-elle mélangé alcool et médicaments.

Pendant les vingt-cinq minutes du trajet entre le garage et la maison, ils n'ont rien dit. Elle conduisait, les mains crispées sur le volant, il avait le front collé à la fenêtre de la portière, comme s'il avait voulu s'envoler, s'extirper de cet habitacle de la honte.

Ils se sont couchés sans mot dire, sans crise, sans discussion. Il savait que ça y était : l'amour avait rendu l'âme pour de bon. La colère de Lorraine avait cédé la place à l'indifférence. Il en avait donc déduit qu'il pouvait quitter cette histoire aussi façonnée qu'usée et éculée pendant trente ans. 





mercredi 5 octobre 2011

Ma vie tranchée mince -- Enivrement, dégrisement, enivrement

Quand je suis arrivé, elle venait de finir de pleurer... ainsi que la bouteille de vin. Annie était là, à ses côtés. Quelle drôle d'idée de se lancer dans l'alcool pour noyer un sentiment désagréable. Il n'en reviendra que décuplée une fois l'ivresse dissipée... mal de tête et nausées en bonus.

Mais Louise-Marie savait comment faire dans les cas de drames. Elle venait de vivre une scène digne d'un téléroman --se faire engueuler, voire menacer-- par la femme de son amant, alors elle a poussé le concept jusqu'au bout; une fois ressaisie, elle a ramassé la première chose alcoolisée qu'elle avait sous la main et a fait le plein. Après quelques rasades aussi ridicules que bienfaisantes, elle a téléphoné Annie qui a accouru aussitôt chez son amie en sanglots et en boisson. Elle a tout raconté, dans les détails, la voix stridente de Lorraine, qu'elle admirait tant, lui hurler "petite conne" comme une corneille désespérée.

Assise sur sa chaise, recroquevillée, la future maîtresse de Gérard prenait conscience qu'elle avait franchi une étape importante de sa démarche. Lorraine venait de lui confirmer --plutôt violemment-- que Gérard n'était pas indifférent à sa libraire. Elle en était autant ravie que désolée, vu la tournure des événements. Mais depuis sa grossesse, elle n'avait pour ainsi vécu rien de bien palpitant. Une fois les études collégiales abandonnées --elle était si douée pour les études que d'aucuns y voyaient un gaspillage intellectuel éhonté-- et l'enfant arrivée, elle s'était effacée et ne demandait son reste à personne.

Je le voyais, là, en pleure et je me demandais quelle était la réaction appropriée. Je n'allais tout de même pas consoler celle que je convoitais d'avoir eu une brouille avec la femme de son amant! Alors j'ai fait ce que je savais le mieux faire : regarder. J'ai regardé Annie expliquer à Louise-Marie que Lorraine avait toutes les raisons d'être furieuse et qu'elle savait qu'en faisant cela, elle terroriserait la maîtresse de son homme. Annie rationalisait, décortiquait la situation et a fini par dire qu'il se rendrait bien compte où se trouvait son intérêt. Mais elle devait partir : enfant, souper, etc., tout ce qui relève d'un mercredi des plus ordinaires.

Je suis donc resté seul avec Louise-Marie, un peu ressaisie tout de même, qui dégrisait. Le seul avantage de prendre un coup tôt l'après-midi est qu'on peut vivre son lendemain de veille le jour même. Je ne disais toujours rien, je l'écoutais me dire qu'elle trouvait la situation bien étrange et que ce soir, elle n'avait pas vraiment envie de faire l'amour. Tu parles! La grande nouvelle! J'avais envie de lui répondre que depuis que je me trouvais là je n'avais rien senti de vraiment aphrodisiaque, qu'elle ne m'avait même pas offert de vin et que j'ai d'autres fantasmes que baiser des femmes en crise de larmes pour un autre homme que moi. Je me suis contenté d'un "bien sûr, voyons, je comprends" bien senti, comme si j'avais demandé quelque chose qu'on me refusait gentiment. Mais je ne demandais rien, justement! Je ne demande pas, moi! J'attends qu'on m'offre et il est là, mon drame! Bon je dis mon drame, mais quand ça s'accumule, on peut finir par appeler ça... un p'tit drame!

J'aimais tellement l'odeur de son appartement. Les livres qui traînaient partout, les chaises Ikea, la petite table à déjeuner sur le bord de la fenêtre. Elle n'avait pas de télé dans son salon. Que des livres, des disques, des partitions de musique. Des livres comme on en trouve chez tous les intellos-littéraires moyens : les Fables de La Fontaine illustrées par les gravures de Gustave Doré, quelques dictionnaires, beaucoup de livres de poche de la collection "Classiques" de Gallimard, une collection d'Agatha Christie, une bibliothèque bien remplie, mais ordinaire, à la hauteur de ses moyens.

Elle avait un cafard énorme. La déprime post-alcool faisait son oeuvre et elle m'a demandé si je voulais dormir chez elle. Bon. Bien sûr, pourquoi pas! Je ne suis attendu nulle part, personne ne m'espère... donc si je peux vous être d'une quelconque utilité, Madame... Seule condition: permettez-moi d'utiliser la douche avant de me glisser sous vos draps propres. Oui parce que de sofa, il n'y a point et je ne dormirai tout de même pas sur le tapis, dans le salon ou pis encore, au pied de votre lit. Vous devrez donc m'admettre dans votre couche, toute peinée soyez-vous. Comme je ne constitue pas une menace à la pudeur d'une dame en crise, j'ai assez confiance que je pourrai tenir le coup sans vous sauter dessus. Je me réfugie donc dans le plumard aux draps blancs, tout frais tout propre et prêt pour un beau dodo. Elle entre dans l'antre, constate ma propreté de sou neuf et regrette sa non-fraîcheur. Elle se colle un peu sur moi pour une inspection en bonne et due forme et la tendresse en profite pour se frayer un chemin dans le paddock.
- Eh maudit... J'aurais dû prendre ma douche, moi aussi... comme ça on aurait pu baiser comme des... comme des baiseurs!
-Hé.
J'ai la répartie légendaire quand il s'agit d'initiatives et je suis encore trop inhibé, à vingt-deux ans, pour faire l'amour dans des conditions hygiéniques douteuses.

Elle se lève d'un coup en relevant le drap et se dirige vers la salle de bain où j'entends le chant du robinet de bain. Elle revient cinq minutes plus tard et le reste s'est perdu sous la couette.

Le lendemain matin, je me suis réveillé seul et j'ai quitté, sans déjeuner, cet appartement qui ne serait jamais plus pour nous deux seuls...

mardi 4 octobre 2011

Ma vie tranchée mince -- Petite conne!

Elle a fini par lui dire. Il n'en croyait pas ses oreilles, ses yeux, sa queue. Comment une femme de 26 ans pouvait en avoir pour un bonhomme de 54 ans, en fin de carrière d'enseignant, en début de carrière d'écrivain frustré --il venait de publier son premier roman-- et surtout bien engoncé dans son confort, à la campagne, dans sa belle grande maison dans la montagne avec sa belle femme encore si belle à cinquante deux ans?

Il aurait dû la virer. Lui rire en pleine poire dès sa déclaration terminée.

Il aurait dû lui répondre gentiment qu'il se trouvait flatté de cette belle déclaration, mais qu'allons, soyons sérieux.

Il aurait pu lui chanter "Il suffirait de presque rien" de Reggiani.

Il aurait bien voulu trouver quelque chose d'intelligent à lui répondre, lui le maître de la répartie. Mais rien. Le vide. Aphone qu'il était le pauvre.

Il aurait pu en revenir, en rentrant chez lui dans son antre du bonheur pour aller retrouver bobonne fraîchement retraitée, prête à savourer tous les moments de bonheur qu'elle passerait avec son Gérard.

Or il n'en revenait pas. La situation dépassait l'entendement. Il n'aurait même pas pu l'inventer pour son prochain roman.

Arrivé chez lui, il a embrassé furtivement Lorraine sur la joue, par automatisme, s'est immédiatement réfugié dans son bureau, au deuxième. Cette pièce offrait une vue imprenable sur ce Mont-Orford qu'il aimait tant. Le couleurs sortaient et les teintes rouges, synonymes de rentrée scolaire, devenaient désormais synonyme d'alarme. Cette libraire avec laquelle il avait des échanges intellectuels si enrichissant s'offrait désormais à lui, ce futur vieillard en possession --pour combien de temps-- de tous ses moyens. Son potentiel de séduction, endormi jusque là, se réveillait en sursaut et il ignorait comment géré la situation.

Une partie d'échec. Voilà qui lui ferait du bien. Si seulement Daniel était là. Ils s'installeraient l'un devant l'autre, appuieraient alternativement sur le chronomètre et ne se regarderaient pas penser dans ce face-à-face. Demain, il irait voir Daniel, après son cours et ils reprendraient la partie laissée en plan, vendredi dernier, avant qu'elle ne lui fasse son aveu. Mais pour l'heure, il était assis devant son bureau et contemplait les trois livres sur Saint-Simon qu'il avait commandé à Louise-Marie.

Il n'en revenait toujours pas.
***
- T'es sérieux, là? Elle t'a annoncé ça, dans le corridor? Tu l'as envoyée sur les roses, j'espère!
- Trop facile. Et puis elle ne me laisse pas indifférent, tu sais...
Gérard venait de se faire mater par Daniel qui savait que quelque chose n'allait pas; le bonhomme, s'il ne gagnait pas, savait se montrer davantage coriace. Là, rien. Pas la moindre résistance. Il avait courbé l'échine après moins de quarante minutes au chrono. Quelque chose n'allait pas et Daniel l'avait senti et lui avait surtout fait cracher le morceau. 
- C'est sûr qu'elle ne te laisse pas indifférent. Elle ne laisserait aucun vieux comme nous indifférent, voyons! Elle a à peine trente ans, connaît les classiques comme les nouveautés littéraires, a déjà forniqué avec un vieux, c'est la manne pour nous, ça!
- Non c'est plus que ça pour moi... Elle ne me laisse pas indifférent non plus.
- Voyons, on a tous eu des faiblesses! Cette femme est simplement fascinée par ce que tu représente, ce que tu as été, mais pas par ce que tu es, voyons!
- Regarde qui parle! Qui s'est retrouvé en presque dépression il y a cinq ans à cause d'une Johanna trop brillante pour ses 19 ans? T'avais déjà passé tes quarante piges je te signale, alors pour les leçon de crise de quarantaine et de démon du midi, on repassera!
- C'était pas pareil.
- Bien sûr. Parce que tu n'étais pas marié à une brillante doctorante, que vous n'aviez pas deux beaux enfants de 10 et 12 ans? Que vous n'étiez pas dans votre belle maison sur l'Île, payée en prix dérisoire à l'époque, que...
- Bon OK, ça va. Mais je m'en suis remis.
- Après presque deux ans, oui. Après avoir failli sacrer tout ça là pour peut-être te retrouver dans un 4 et demi dans cette petite ville industrielle de merde, oui, avec une fille presque vingt ans plus jeune que toi. Avoue que l'idée de payer à la fois une pension alimentaire et de faire vivre une étudiante aide à faire son deuil d'une situation qui n'a pas de bon sens!
- Ben justement, ça devrait te parler, non?
- Qui t'as dit que je voulais quitter Lorraine? Mes enfants sont dans la vingtaine avancée... ça n'a rien à voir.
- Écoute Gérard, je sais pas quoi te dire. Je veux bien croire que Louise-Marie ne te laisse pas indifférent, mais attends un peu avant de faire ou dire quoi que ce soit avec Lorraine.
- Mais t'es malade! Je n'ai pas l'intention de tout sacrer là, voyons!
Daniel se sentait à demi-rassuré, à demi-inquiet. Il savait son ami --son maître à vrai dire-- fragile dans les affaires émotives.

L'autoroute des Cantons de l'Est a quelque chose que les autres autoroutes québécoises n'ont pas: du relief et des courbes. De plus, le paysage change constamment. Chaque aller, chaque retour diffèrent. Un matin où on croit que l'été ne partira jamais, la montagne laisse poindre quelques touches de rouge jaunâtre à travers ses touffes abondantes de feuillus. Le soir, le jaune se confirme et dès le lendemain, l'automne se pointe. Elle ne révèle ses secrets qu'à celles et ceux qui la connaissent intimement. À force, ce corridor Orford - Granby tenaitt lieu de méditation pour Gérard. 

Mais en cette fin d'après-midi d'octobre, il ruminait. Il fantasmait sa vie. Lorraine avait déjà 52 ans. Elle n'avait rien perdu de sa beauté, de sa grâce... de son snobisme non plus. Ni de ses insomnies bruyantes, pas plus que cette propension à se plaindre des jours durant de "migraines insupportables" qui la clouaient au lit et scellait le destin de toute la maisonnée. Ils ne se disputaient jamais, mais il savait manifester son irritation tantôt en s'enfermant dans son bureau, tantôt en allant se perdre dans la forêt pour revenir tard le soir. À part quelques mondanités, dont il se plaignait généralement vu son caractère d'ours, leur vie était devenue comme celle de tant de couples quinquagénaires : prévisible, routinière, rassurante, réglée au quart de tour. Et pour le sexe, il fallait réserver, comme il se plaisait à le dire. 

Cette femme nouvelle, si fraîche, si brillante, si... tout ce qu'il trouvait chez Lorraine il y a trente ans ne pouvait être le seul fruit du hasard. Tout athée et rationnel fût-il, il se disait que ça n'arrivait pas pour rien, tout ça, que l'opportunité ne se présenterait pas souvent et qu'il était arrivé chez lui et qu'il dirait à Lorraine que sa vie brassait pas mal ces temps-ci. Oui. Résolu, qu'il était le Gérard!
***
- OK... mais c'est pas la première fois que ça t'arrive!
- Cette fois-ci c'est différent, tu comprends...
- Non, je ne comprends pas. Et je ne veux pas comprendre non plus. Voyons, tous tes collègues mâles ont eu le démon du midi, on en riait un peu et trouvant ça à la fois attendrissant et pathétique. Tu vas pas tomber dans le panneau! 
- Je sais pas... on dirait qu'il ne se passe plus rien entre nous. On ne baise plus, tout ce qu'on fait c'est aller au Costco un samedi sur deux, au resto, souvent le même samedi, recevoir les enfants le dimanche...
- Mais tu veux quoi? Tu t'attends à quoi, à notre âge? Qu'on aille faire du paint-ball? Qu'on s'entraîne pour le marathon? On a passé des années ensemble à voyager, à travailler au Congo, en Inde, en Belgique... regarde toute la collection de masques africains qu'on a ici, d'oeuvres d'art ramenées de partout où nous sommes allés... et tu trouves notre vie plate? On a voyagé plus avant notre retraite qu'en rêvent les couples retraités. 
Elle était étonnamment calme. Il en était même un peu agacé; une crise d'hystérie aurait justifié sa sortie de vieux bonhomme lassé de sa bonne-femme, mais non. Elle lui disait tout cela avec un naturel et une assurance déconcertants. Peut-être avait-elle déjà vu venir le coup de la crise de la quarantaine, qui n'a jamais eu lieu, et que son argumentaire dormait sagement depuis ce temps et qu'il s'est naturellement réveillé, mur, solide et à point nommé. 
-T'as raison Lorraine... mais je sais pas... ça me bouleverse pareil, tout ça. Ça me fait réfléchir sur ma vie, son sens... ce que j'ai été, ce que je veux devenir.
- Pense à nous... après trente-quatre ans de mariage, nous avons chacun notre je, mais il y a surtout un nous...
Cette manifestation de sagesse le mettait presque en colère. 
- C'est qui?
Il n'attendait pas cette question. Il ne voulait pas lui répondre, mais il savait que s'il ne le faisait pas, il s'exposait à une séance d'arrachage de vérité longue et pénible.
- Une étudiante?
Le jeu de la déduction, voilà qui l'aiderait à gagner et qui sait, à mieux faire passer la pilule.
- Non, voyons! Elles ont entre 17 et 20 ans! 
Loin de la rassurer, sa curiosité ne se trouvait que piquée davantage. Il s'agissait donc d'une femme au moins dans la trentaine... Il souhaitait étirer le jeu longtemps parce que Lorraine connaissait Louise-Marie; après ses études en administration, elles avaient travaillé dans la même boîte de communication et Lorraine trouvait s'était prise d'affection pour cette jeune fille si discrète, brillante et efficace à la fois.
- Elle travaille au cégep?
Lorraine s'approchait du but et le sourire niais ainsi que le visage rougi de Gérard cachaient mal son malaise.
- Une secrétaire? Une enseignante? Une employée de l'administration?
Non à toutes ces questions... elle se trouvait à cours de réponses.
- Elle est libraire.
- Dominique? 
- Ben non, Dominique ne travaille plus à la coop depuis au moins trois ans. 
- Pas Louise-Marie? T'es sérieux, là? Elle t'as fait une déclaration d'amour dans le corridor du cégep? Dans ton bureau? Vous en êtes où, là? Tu l'embrasses? Vous faites l'amour?
La machine s'emballait. Il fallait contrôler tout ça avant l'explosion. Oui il était sérieux, oui elle lui avait fait une déclaration d'amour dans le corridor, pas dans son bureau, ils n'en étaient à rien, il ne l'embrassait pas et ne faisait pas l'amour. Une fois la couverture mise sur le feu, il a pris Lorraine dans ses bras, s'est excusé.

Il la voyait, devant l'armoire à pharmacie ouverte, chercher quelque chose pour dormir. À moins qu'il s'agît de migraine... Elle a avalé quelque cachets, s'est glissée sous le drap, n'a pas pris son livre comme elle le faisait tous les soirs. Il s'en voulait, mais croyait que la nuit et les médicaments de Lorraine arrangeraient tout.
***
Lorraine dormait encore quand il a quitté la maison à 7h. Elle savait que Gérard ne rentrerait pas avant tard le soir puisqu'il participait à un lancement collectif dans une librairie de la région. Toute la journée elle a regardé le téléphone. Elle a cherché et trouvé le numéro de Louise-Marie. Lui laisser un message sur son répondeur? Trop facile et pas de réactions directe. Pour lui dire quoi au fait? Pour lui faire comprendre que son mari, tout séduisant qu'il était, n'en demeurait pas moins fragile et qu'elle allait vite se rendre compte que cette histoire ne tenait pas debout. Surtout, pas d'animosités. Ses vingt ans comme cadre dans une grande boîte de communication lui ont appris que la confrontation ne menait à rien. La journée a passé, elle a regardé le numéro, le téléphone, fait un peu de lessive, regardé à nouveau le numéro, le téléphone, lavé un peu de vaisselle, regardé... à 18h, elle n'y tenait plus. Elle a pris calmement le combiné, signalé sans hésitation et attendu une réponse.
- Oui, allô?
- Petite conne! Pour qui tu te prends? Pourquoi tu viens foutre la merde dans notre vie, petite conne!
- Mais qu...
- Espèce de petite conne, si tu crois que je vais te laisser faire, LE laisser faire et ME laisser faire, tu te trompes! 
- ...
- Tu fais bien d'avoir peur, petite conne, parce que tu n'as rien vu! Petite conne!
En raccrochant, Lorraine serrait les poings tout en gardant le combiné dans sa main droite, l'étranglant comme si elle étranglait Petite conne. De son côté, Petite conne est terrifiée, tenait le combiné hurlant par une tonalité plus forte qu'à l'habitude qu'il fallait raccrocher. Une voix enregistrée se chargeait même du le lui rappeler.

En lançant son livre, Gérard ne se doutait pas qu'il se lançait lui-même... dans une nouvelle vie.

dimanche 2 octobre 2011

Ma vie tranchée mince -- Je suis l'amant de la maîtresse d'un maître marié

J'avais l'impression de me faire jeter alors que je venais de faire "Reset" sur ma vie. En fait, ce n'était pas un vrai "Reset"... je retournais carrément à l'usine pour un "Refurb". Mais tout de même, je trouvais ça poche de vivre une peine d'amour en pleine rentrée scolaire. De mes tristes années au secondaire et de mon court passage au cégep j'avais gardé une qualité : le multitâche. J'ai toujours eu le don de faire cent affaires à la fois en négligeant l'école, bien entendu. Mais cette fois-ci, pas question de scrapper les études; je jouais quitte ou double sur ce retour. Si ça ne marchait pas, je retournais piler-dépiler des boîtes dans des magasins à rayon et ça ne me disait rien qui vaille. Déjà que j'étais démoli sur le plan émotif, il n'était pas question de tout gâcher sur le plan académique.

Je me suis donc lancé dans tout ce que je pouvais : club photo, harmonie, association étudiante, stage-band, arbitre dans une nouvelle ligue d'improvisation locale, atelier de guitare, radio-étudiante, comité culturel du cégep et travail à la papeterie dont le propriétaire m'avait gentiment congédié en me recommandant de retourner aux études et qui me payait, le samedi matin, pour que j'aille faire une chronique "littéraire" à la radio locale. Mon agenda, digne de celui d'un ministre, ne souffrait pas d'espace blanc tant j'avais besoin de m'étourdir. Je trouvais tout de même le moyen de me retrouver de temps en temps au bar --que j'ai toujours considéré comme une taverne, à la différence qu'au lieu des journaliers se trouvaient des étudiants-- pour noyer ma peine. Un soir de spécial sur le pichet, je me suis retrouver à beugler dans les bras de mon ami Marcel en pleine Rue Principale, devant l'Église Sainte-Famille. On aurait dit la chanson "Jeff" de Brel. Oui, j'étais pathétique. J'avais besoin, comme ça, périodiquement, de hurler mon désespoir d'avoir été largué par cette fille qui ne m'avait jamais vraiment aimé. Et il fallait que je le fasse sous l'effet de l'alcool. À ce moment-là, j'ai eu un peu peur de retomber dans le stupre et toute l'abjection qui m'avait fait déraper du chemin des études, mais j'ai su résister.

Le cégep devenait ma seconde maison. J'y passais le plus clair de mon temps parfois dans un laboratoire à développer des négatifs, parfois dans un local à réviser un texte du journal étudiant, parfois à la bibliothèque à lire le journal du jour, bref, j'étais toujours là. Je traînais souvent à la librairie coopérative et je me suis rapidement lié d'amitié avec la libraire. Louise-Marie. Son nom inversé, inhabituel, m'intriguait. Je me disais qu'elle devait venir d'une famille de bourgeois, surtout qu'elle connaissait tant de choses sur le plan culturel: littérature bien entendu, mais surtout musique. Elle savait que j'étais à la radio étudiante et commentait parfois mes choix musicaux qu'elle entendait, depuis son bureau. Cette Louise-Marie avait un passé pour le moins particulier. Alors qu'elle était étudiante, une douzaine d'années plus tôt, elle s'était liée d'amitié avec un jeune prof de philosophie, André, qui l'avait présentée à son collègue Germain, un quinquagénaire aussi érudit et brillant que cérébral. Elle a fini par le fréquenter sur une base assez régulière et elle est devenue enceinte après quelques semaines. Germain pratiquait assurément ce qu'il enseignait : morale et éthique. Il n'allait pas se soustraire à ses obligations vis-à-vis de cette jeune fille de 19 ans enceinte de lui. Il l'a donc pris sous son aille, dans sa maison à la campagne où elle a passé une grossesse paisible jusqu'à ce que naisse Arianne. Je me souviens avoir entendu quelques ragots concernant cette drôle de Sainte-Famille: "C'est-y pas écoeurant! Y a mis son étudiante enceinte! Elle a même pas vingt ans pis lui en a 50!" N'empêche, il s'en occupait de sa fille et de la fille.

J'étais très impressionné par elle, par ce qu'elle représentait, son passé trouble avec ce vieux prof de philo maintenant sexagénaire et toujours en l'emploi du cégep où j'étudiais. Mais elle était très sympathique et nos conversations se multipliaient et je faisais souvent mine d'avoir besoin de quelque chose à la Coop jusqu'à ce que je puisse m'y pointer en toute liberté, simplement pour jaser.

Louise-Marie jouait du piano. Du violon également. Et de la guitare, de l'accordéon... En fait, elle jouait de tout. Elle faisait partie de ces personnes qui apprennent en quelques minutes les rudiments d'un instrument de musique pour après se débrouiller assez bien qu'il en sort une mélodie ou quelques accords. Je lui dis que je fais partie d'une chorale et que nous montons présentement le Requiem de Gabriel Fauré. Elle me répond que j'ai bien de la chance et qu'il s'agit d'une de ses oeuvres préférées. Je l'invite à une répétition, vendredi prochain et elle accepte.

Aussitôt arrivée à la chorale, Louise-Marie est comme un poisson dans l'eau. Elle tombe dans l'oreille du directeur musicale qui l'installe dès sa troisième semaine comme chef de pupitre de la section alto. Après les répétitions, nous allons souvent prendre un verre et au bout de quelques semaines, je ne sais par quel hasard, je me retrouve chez Louise-Marie avec Annie et Richard. Lui dirige, elle... chante, mais le suit.

Il y a douze ans de cela, l'amoureux d'Annie et cousin de Richard s'est suicidé. Elle m'a raconté tout ça un soir de beuverie post-répétition. Je n'ai jamais su pourquoi, mais j'étais devenu son confident. Il l'a menacé et menacé de s'enlever la vie pendant des mois avant de passer à l'acte. Quand la mère de Mario, l'amoureux d'Annie, a appelé cette dernière pour lui dire qu'elle s'inquiétait de ne plus voir son fils depuis quelques jours, tout ce qu'Annie a trouvé à dire était : "Y est mort ton gars. Y est mort!". Elle a vécu cela comme une délivrance. Malgré tout, elle en était amoureuse dingue de ce paumé suicidaire à qui rien ne semblait réussir. Elle a continué de fréquenter l'entourage de Mario dont Richard faisait partie et celui-ci et Annie devenaient de plus en plus intimes, jusqu'à la rencontre des corps. Peut-être allait-elle chercher cette chair que la dépression de son homme lui avait arrachée, peut-être profitait-il d'un peu de piquant que sa vie de couple rangée avec sa femme, avec qui il travaillait à longueur de  journée, ne lui donnait plus, toujours est-il qu'Annie et Richard baisaient sur les banquettes arrière de la voiture de l'un ou de l'autre depuis quelques années déjà. Les vendredis étaient l'alibi en or auprès de leurs conjoints respectifs pour s'adonner à la fornication. Beaucoup savaient sans dire et autant, dont je faisais partie, s'en foutaient carrément. Je me disais seulement que les voitures compactes d'aujourd'hui devaient aller bien mal pour les acrobaties, mais il possédait un Pontiac Catalina 1984, un véritable salon roulant! Les jouissances adultères devaient bien valoir le prix de l'essence (qui n'était pas encore trop élevé en 1992!).

Ce vendredi soir-là, chez Louise-Marie, Mario et Annie ne perdent pas trop de temps. À 23h, ils prétextent un week-end chargé chacun de leur côté pour filer. Je me retrouve donc seul avec cette belle grande femme six ans plus âgée que moi, inaccessible il y a encore quelques semaines, que je n'aurais même pas eu l'audace d'imaginer dans mes fantasmes il y a quelques années. Nous faisons comme des adolescents; dans son petit salon, nous regardons des livres, écoutons de la musique. Vers une heure du matin, nous finissons couchés sur le tapis et le contact physique s'établit.

La situation a quelque chose d'étrange. Avant qu'Annie et Richard ne partent, Louise-Marie leur confiait qu'elle était amoureuse d'un monsieur marié depuis trente ans. Gérard. Ne pas avoir encore trente ans et tomber amoureuse d'un Gérard de plus de cinquante, voilà qui n'est pas banal. Et pourtant. Il écrit. Il est écrivain. Pas une vedette, mais ses vingt-cinq ans d'enseignement au cégep, ses nombreux séjours en Afrique lui donnent une stature pour le moins imposante. Ce bonhomme a marqué des générations de cégépiens depuis que l'institution existe. Il fait partie de ces profs passionnés qui s'enflamment, transcendent tout obstacle à leur emportement et impressionnent. Il a publié son premier roman à cinquante ans et cela lui a valu un succès d'estime, plusieurs prix et une ouverture pour une retraite tranquille auprès de sa belle épouse quinquagénaire elle aussi, encore si belle à l'air si jeune aux dires de tous.

Seulement voilà, Louise-Marie en est amoureuse, de ce Gus écrivailleur. Elle le veut. Elle sait qu'elle a l'avantage de l'âge, que le Démon du midi qui n'a pas encore éveillé la bête en lui n'est sûrement pas loin... mais elle se dit que c'est impossible, qu'il n'aurait que faire d'une libraire paumée, mère d'un enfant dont elle s'occupe à peine, qui vit seule dans son trois pièces, enterrée sous les livres et les disques. Néanmoins, elle y croit et fait le grand saut. Elle lui avoue son désir et lui n'y reste pas insensible. Même que ça le bouleverse. Ils se fréquentent donc dans les corridors du cégep et deviennent de plus en plus intimes. Elle sent que son fantasme peut prendre forme, se concrétiser et à cette idée elle paralyse autant qu'elle jubile. Elle sait qu'elle brisera un couple qui vit une parfaite harmonie depuis trente ans, un couple qui fait l'envie de tous, qui constitue un modèle pour leurs deux enfants maintenant adultes et engagés chacun de leur côté. Elle sait tout ça et pourtant, elle sait qu'elle doit aller de l'avant. C'est ce qu'elle dit à Annie qui l'écoute attentivement. Richard, lui, opine, sans plus. Et moi, j'écoute également, spectateur de cette confidence à quatre et amoureux de la fille qui raconte sa passion naissante.

Et nous sommes là, l'un à côté de l'autre, à nous regarder, à nous caresser le visage du bout des doigts... à nous trouver pathétiques chacun dans notre tête, mais à nous attirer mutuellement. Elle m'avoue qu'elle ne s'est pas rapprochée comme ça de quelqu'un de son âge depuis la naissance d'Ariane et de la séparation d'avec Germain qui avait suivi peu après. Deux paumés échoués sur un tapis, moi avec mon reste de rancoeur envers Nathalie --tout ça me paraissait déjà si loin et si dérisoire-- et elle avec son amour secret pour son vieil écrivain. Les baisers d'abord hésitants et ensuite abondants devaient faire office de baume sur nos deux coeurs esseulés. Elle me tirait des eaux d'une certaine manière; depuis Nathalie, je me promenais au gré des vagues, dans ma petite bouée et Louise-Marie m'amenait sur la grève, au soleil, pour m'y reposer, m'y faire sécher. La légèreté que j'ai ressentie... Nous avons déménagé nos corps sur son lit pour y faire l'amour avec tendresse, respect, compassion.

Je cicatrisais ma plaie, elle s'apprêtait à en ouvrir une dans un autre couple.

Ce samedi matin de la fin octobre, j'ai marché de chez elle, dans le vieux quartier anglais aux maisons victoriennes et aux arbres immenses, jusque chez moi aussi léger et frais que les quelque grains de neige qui tombaient déjà sur la ville.