dimanche 16 octobre 2011

Ma vie tranchée mince -- Entrailles cherchent sens

Un gouffre. Cette fille n'était rien de moins qu'un gouffre d'affection, d'amour, de sexe, d'attention. Un trou noir qui avalait la galaxie ayant le malheur de passer près de lui. Jamais satisfaite, jamais repue, jamais rassasiée, jamais contentée. Toujours un peu déçue, toujours prête à recevoir davantage, toujours en quête d'un "flash", comme une héroïnomane. Elle avait découvert le sexe, les jeux amoureux à l'adolescence et trouvé là ce qui lui avait tant manqué dans son enfance : l'attention. Mais même en arrosant la plante asséchée, ses feuilles mortes ne revivent jamais. Alors elle prenait toute l'eau disponible qui passait dans la terres, oui, mais qui s'accumulait et débordait en bas, dans le plat qui accumule les surplus. Et l'eau croupissait. Séchait. S'empoisonnait. Mais elle avait encore besoin de cette eau.

Elle avait besoin d'amour, sous toutes les formes. Il ne savait pas comment lui en donner. En fait, il n'en trouvait pas vraiment, alors il lui donnait ce qu'il croyait posséder. Du sexe. Toujours plus de sexe. Du sexe à la première occasion. Du sexe sur demande. Du sexe pour remplir ce gouffre. Il avait beau semer des étoiles, le trou noir les avalait toutes, indifférent, impassible. Il a été vite à cours d'idées. D'aucuns auraient crié au miracle devant cette l'avidité de sa copine, mais lui savait qu'il ne tiendrait pas le coup très longtemps. L'amusement des début s'est rapidement transformé en obligation. Et s'il s'avisait de montrer quelque signe de fatigue, de lassitude, les questionnements sur l'amour qu'il lui portait émergeait et annonçait une pénible et longue discussion existentielle.

Comme disait le poète, "La bandaison, papa, ça ne se commande pas". Malgré ses vingt-quatre ans, malgré son goût pour la chose qui ne l'avait jamais trahi auparavant, il montrait des signes de faiblesse, de ralentissement. La rigidité se perdait parfois en cours d'acte, mais elle n'en faisait pas de cas au début, trop occupée à descendre dans l'abysse, à y chercher cette lueur annonçant le miracle, cette chose étrange dont parlaient les magazine, qu'elle avait vue simulée dans les films porno qu'elle regardait parfois avec Charles qui l'avait initié au sexe : l'orgasme. Peut-être l'avait-elle connu, mais si c'était "ça", ça ne lui suffisait pas. Il lui fallait plus.

La première fois qu'il lui a refusé l'amour, l'appartement qu'elle avait investie --trop heureuse de quitter le nid familial, moment que sa mère attendait depuis si longtemps-- s'était transformé en scène de tragédie grecque. Le mélodrame empesait cet espace qu'il avait l'impression de se faire voler. Une vampire. Elle le vampirisait et il se laissait faire. En fait, cela lui donnait l'impression de se "caser", d'avoir une vie à peu près normale, chassait cette ridicule angoisse de finir ses jours seul, sans connaître l'amour. Il voyait cette situation comme une fatalité; autant se contenter de ce qu'il avait et de le garder précieusement puisqu'il ne connaîtrait pas autre chose. Alors les ennuis ont commencé; les pannes de désir du gars croissaient de façon inversement proportionnel à l'abîme affectif de la fille.

***
Le déménagement constituait un projet de couple intéressant. Comme ça lui semblait normal, il l'avait invitée à s'installer dans son trois pièce lorsqu'elle a commencé l'université. Elle ne s'imposait pas de façon outrancière dans son espace, mais il sentait bien qu'il devait faire le deuil de cette sorte de garçonnière. Au bout de quelques mois, ils se trouvaient à l'étroit et ont commencé à regarder des logements plus grands, avec au moins une pièce de plus pour y aménager un espace de travail. Après quelques visites, il ont fini par dénicher quelque chose d'environ le même prix, dans le même quartier. Nouveau départ, donc. Il y croyait, elle y croyait également. Dans ce nouvel appartement, de nouveaux meubles, un aménagement adapté, mais pas de lumière. Il l'a remarqué dès la première semaine. Il se disait que de toute façon, l'hiver n'offrait pas beaucoup de lumière, alors autant s'y faire.

Le gouffre amoureux ne se remplissait toujours pas. Elle n'en avait jamais assez, il trouvait qu'elle en demandait toujours trop. Il ne lui disait pas comme ça, bien entendu. Il se contentait de prétexter du stress, des angoisses, des peurs qui ont fini par s'avérer. Ils ne se protégeaient plus et elle a suggérer d'arrêter la pilule. Il comprenait ce que ça signifiait et ne montrait pas d'opposition.

Un bébé.

Elle avait à peine dix-huit ans... lui vingt-cinq. 

Peut-être qu'un enfant pouvait remplir le gouffre, colmater la brèche qui laissait s'échapper l'affection qu'il n'arrivait pas à combler et dont elle était toujours déçu? Peut-être retrouveraient-ils une sexualité normale --ils ne savaient pas en quoi cela consistait-- en ayant ce "projet"?

Au retour des vacances des fêtes, elle lui a confié un échantillon d'urine pour le faire analyser à la pharmacie. Il officiellement su avant elle qu'elle était enceinte. Depuis probablement quelques semaines déjà. Il savait que sa vie était changée à jamais. Il serait père. Avec cette fille qui lui avait fait des menaces de suicide aux lames de rasoir s'il la quittait --elle ne le disait pas clairement comme cela, mais c'est ce qu'il en décodait-- il s'apprêtait à se lancer dans l'aventure parentale. Il se sentait prêt, mais avec elle... il avait des doutes. Il comptait naïvement sur la grossesse qui transformait les femmes de façon si spectaculaire. Il comptait sur cette transformation pour qu'elle change, qu'elle devienne... normale? Comme avant? Comme il voulait? Il ne le savait pas.

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