Quand je suis arrivé, elle venait de finir de pleurer... ainsi que la bouteille de vin. Annie était là, à ses côtés. Quelle drôle d'idée de se lancer dans l'alcool pour noyer un sentiment désagréable. Il n'en reviendra que décuplée une fois l'ivresse dissipée... mal de tête et nausées en bonus.
Mais Louise-Marie savait comment faire dans les cas de drames. Elle venait de vivre une scène digne d'un téléroman --se faire engueuler, voire menacer-- par la femme de son amant, alors elle a poussé le concept jusqu'au bout; une fois ressaisie, elle a ramassé la première chose alcoolisée qu'elle avait sous la main et a fait le plein. Après quelques rasades aussi ridicules que bienfaisantes, elle a téléphoné Annie qui a accouru aussitôt chez son amie en sanglots et en boisson. Elle a tout raconté, dans les détails, la voix stridente de Lorraine, qu'elle admirait tant, lui hurler "petite conne" comme une corneille désespérée.
Assise sur sa chaise, recroquevillée, la future maîtresse de Gérard prenait conscience qu'elle avait franchi une étape importante de sa démarche. Lorraine venait de lui confirmer --plutôt violemment-- que Gérard n'était pas indifférent à sa libraire. Elle en était autant ravie que désolée, vu la tournure des événements. Mais depuis sa grossesse, elle n'avait pour ainsi vécu rien de bien palpitant. Une fois les études collégiales abandonnées --elle était si douée pour les études que d'aucuns y voyaient un gaspillage intellectuel éhonté-- et l'enfant arrivée, elle s'était effacée et ne demandait son reste à personne.
Je le voyais, là, en pleure et je me demandais quelle était la réaction appropriée. Je n'allais tout de même pas consoler celle que je convoitais d'avoir eu une brouille avec la femme de son amant! Alors j'ai fait ce que je savais le mieux faire : regarder. J'ai regardé Annie expliquer à Louise-Marie que Lorraine avait toutes les raisons d'être furieuse et qu'elle savait qu'en faisant cela, elle terroriserait la maîtresse de son homme. Annie rationalisait, décortiquait la situation et a fini par dire qu'il se rendrait bien compte où se trouvait son intérêt. Mais elle devait partir : enfant, souper, etc., tout ce qui relève d'un mercredi des plus ordinaires.
Je suis donc resté seul avec Louise-Marie, un peu ressaisie tout de même, qui dégrisait. Le seul avantage de prendre un coup tôt l'après-midi est qu'on peut vivre son lendemain de veille le jour même. Je ne disais toujours rien, je l'écoutais me dire qu'elle trouvait la situation bien étrange et que ce soir, elle n'avait pas vraiment envie de faire l'amour. Tu parles! La grande nouvelle! J'avais envie de lui répondre que depuis que je me trouvais là je n'avais rien senti de vraiment aphrodisiaque, qu'elle ne m'avait même pas offert de vin et que j'ai d'autres fantasmes que baiser des femmes en crise de larmes pour un autre homme que moi. Je me suis contenté d'un "bien sûr, voyons, je comprends" bien senti, comme si j'avais demandé quelque chose qu'on me refusait gentiment. Mais je ne demandais rien, justement! Je ne demande pas, moi! J'attends qu'on m'offre et il est là, mon drame! Bon je dis mon drame, mais quand ça s'accumule, on peut finir par appeler ça... un p'tit drame!
J'aimais tellement l'odeur de son appartement. Les livres qui traînaient partout, les chaises Ikea, la petite table à déjeuner sur le bord de la fenêtre. Elle n'avait pas de télé dans son salon. Que des livres, des disques, des partitions de musique. Des livres comme on en trouve chez tous les intellos-littéraires moyens : les Fables de La Fontaine illustrées par les gravures de Gustave Doré, quelques dictionnaires, beaucoup de livres de poche de la collection "Classiques" de Gallimard, une collection d'Agatha Christie, une bibliothèque bien remplie, mais ordinaire, à la hauteur de ses moyens.
Elle avait un cafard énorme. La déprime post-alcool faisait son oeuvre et elle m'a demandé si je voulais dormir chez elle. Bon. Bien sûr, pourquoi pas! Je ne suis attendu nulle part, personne ne m'espère... donc si je peux vous être d'une quelconque utilité, Madame... Seule condition: permettez-moi d'utiliser la douche avant de me glisser sous vos draps propres. Oui parce que de sofa, il n'y a point et je ne dormirai tout de même pas sur le tapis, dans le salon ou pis encore, au pied de votre lit. Vous devrez donc m'admettre dans votre couche, toute peinée soyez-vous. Comme je ne constitue pas une menace à la pudeur d'une dame en crise, j'ai assez confiance que je pourrai tenir le coup sans vous sauter dessus. Je me réfugie donc dans le plumard aux draps blancs, tout frais tout propre et prêt pour un beau dodo. Elle entre dans l'antre, constate ma propreté de sou neuf et regrette sa non-fraîcheur. Elle se colle un peu sur moi pour une inspection en bonne et due forme et la tendresse en profite pour se frayer un chemin dans le paddock.
- Eh maudit... J'aurais dû prendre ma douche, moi aussi... comme ça on aurait pu baiser comme des... comme des baiseurs!
-Hé.
J'ai la répartie légendaire quand il s'agit d'initiatives et je suis encore trop inhibé, à vingt-deux ans, pour faire l'amour dans des conditions hygiéniques douteuses.
Elle se lève d'un coup en relevant le drap et se dirige vers la salle de bain où j'entends le chant du robinet de bain. Elle revient cinq minutes plus tard et le reste s'est perdu sous la couette.
Le lendemain matin, je me suis réveillé seul et j'ai quitté, sans déjeuner, cet appartement qui ne serait jamais plus pour nous deux seuls...
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