samedi 8 octobre 2011

Ma vie tranchée mince -- La suite, la fuite

Il s'était enfui de chez lui, après une engueulade avec Lorraine qui lui reprochait de ne plus parler, de ne plus rien lui raconter, ses journées au cégep, ses étudiants de plus en plus immatures, leur manque de réceptivité pour sa passion. Elle essayait de prendre des nouvelles de tel ou telle collègue, mais elle sentait qu'elle lui arrachait un aveu à chaque banalité qu'elle voulait échanger avec lui. Alors elle lui a demandé, carrément : "Tu penses à ta maîtresse? Tu peux me le dire, tu sais...". À quoi bon lui dire. Lui répondre "oui" aurait constitué un prétexte à une crise qu'il ne se sentait pas la force d'affronter ce soir-là et lui répondre "non" aurait équivalu à lui mentir en plein visage et la crise aurait fini par arriver de toute façon. Alors il est parti, prétextant un urgent besoin d'air, un besoin d'aller en ville chercher des trucs, un besoin de sortir d'ici. Jamais il n'avait fui comme ça auparavant. Bien sûr, il s'enfermait de temps à autres dans son bureau, au grenier, mais il restait dans la maison. Là, il fallait qu'il parte. Il a donc pris la route, croyant se rendre à Magog, mais il s'est retrouvé sur l'Autoroute, comme si la voiture avait été conduite par un cheval habitué de faire ce trajet de façon quotidienne.
***
Louise-Marie écoutait un quiz idiot à la télé en mangeant des nouilles au beurre et persil séché, dans sa chambre, lorsqu'elle a entendu cogner à sa porte. Un voisin? À cette heure, il ne pouvait s'agir que de cela. À moins que Pierre Fredette, ayant une envie de scotch et de sexe, ne débarque de façon impromptue, comme il avait l'habitude de le faire, mais il y a bien un an qu'il n'a pas fait cela. Elle avait fait comprendre à ce littérateur manqué, condamné à enseigner le français à des ignares, qu'il n'était plus le bienvenu depuis qu'il avait dégueulé sur sa couette. Louise-Marie se disait que si le gars, si brillant, gentil, intelligent soit-il, ne savait pas boire et se tenir à quarante-cinq ans, c'était peine perdue. Et de toute façon, leur relation essentiellement charnelle n'allait franchement nulle part. Elle se lève, pose son plat de nouilles sur la télé, en position bancale, et se rend à la porte pour y découvrir un Gérard à la tête basse, mais arborant tout de même un petit rictus.
- Je sais pas ce qui m'a pris... Je suis parti de chez-moi pis j'aboutis ici. Je comprends même pas. J'aurais dû téléphoner, mais j'avais pas ton numéro, je n'ai pas eu le temps, pas pris le temps. Je te dérange. Je le sais que je te dérange. T'es peut-être avec quelqu'un... t'attends quelqu'un. Pourquoi j' t'ai pas téléphoné...
Il n'arrêtait pas de parler. Elle plaçait des "ben non", "ben oui", "ben voyons donc!" çà et là, mais le moulin à parole trahissait un véritable malaise. Il savait qu'il avait franchi le Rubicon. 
- Ben entre, reste pas là! Mon dieu, j'ai l'air de quoi, moi, en t-shirt trop grand pis en jogging! La grande classe, hein?
C'était son tour de noyer son malaise dans un flot de paroles vides. 
- Scotch?
Comme elle le savait amateur, elle était passé à la SAQ acheter une bouteille, un truc "vintage" que le commis de la société d'État lui avait donné pour fort honnête. Elle avait joué ce jeu en croyant plus ou moins au moment où elle pourrait le servir à Gérard. Il appréciait le scotch, mais il n'avait pas tellement la tête à vanter les bons alcools. 
- Je sais pas pourquoi je suis parti comme ça. Je crois que je suis un peu perturbé... Je pense que tu me perturbe. 
- Ta femme... elle m'a appelé, hier. Tu le savais?
- Non! 
Il n'avait pas la force --et il trouvait ça un peu idiot pour dire vrai-- de demander ce que Lorraine avait dit à Louise-Marie. Louise-Marie lui a seulement rapporté la sainte colère de Lorraine, sans mentionner l'hystérie qui l'accompagnait.
- Passe-moi ton verre.
Elle lui a filé un troisième scotch et il s'est senti tout à coup soulagé. Il soupirait, inspirait l'air de cet appartement de jeune vieille fille bien rangée et se sentait vivre. Revivre. Pourquoi n'aurait-il pas droit à cette jeunesse? À ce second souffle d'amour? À une passion naissante? Il avait déjà fait plus de la moitié de sa vie. Sa carrière se terminait dans quelques mois et il avait une occasion de repartir à zéro. Il s'en savait la force. Oui, bien sûr, trente ans de mariage foutu en l'air, mais pour qui? Pour les autres! Il y a longtemps que la braise a disparu entre Lorraine et lui. Rester ensemble pour la galerie? Alors qu'il avait là une occasion de se noyer dans une fontaine de jouvence? Si Louise-Marie se sentait attirée par lui, le quinquagénaire, il devait bien y avoir une raison! Une femme de 26 ans ne s'enquiquinerait pas de n'importe quel vieux! Il n'était pas vieux, d'ailleurs! Il avait passé sa vie à rester jeune, à voyager, à s'ouvrir sur le monde, à côtoyer des jeunes! 

Leur côte à côte sur la causeuse s'est rapidement transformé en face à face. Elle lui a pris les mains, ses mains d'écrivain, de joueur d'échec, de briseur de ménage et lui a dit qu'elle l'attendrait. Qu'elle avait tout son temps. Qu'elle n'avait besoin que d'une chose : de savoir qu'il l'aimait. En prenant le visage de Gérard entre ses deux grandes mains fines, Louise-Marie le regardait avec une telle intensité, comme pour s'imprimer le visage de celui qu'elle voulait pour amoureux. Contrairement à Gérard, la question de l'écart d'âge n'a jamais préoccupé Louise-Marie. Elle voulait se donner à cet homme, cette somme de savoir, ce masse de sensibilité, ce roc de vécu. 

Il a quitté calmement. Ils se sont embrassés doucement, tendrement, avec promesse de se revoir. Une fois la porte fermée derrière lui, il devait retourner à sa vie, à Lorraine. Si seulement elle pouvait dormir ou moment où il rentrerait. Si seulement elle avait pris assez de cachet pour ne pas se réveiller au moment où il la rejoindrait sous les draps.

Vingt-trois heures sept. Thérèse Floréa venait de prononcer l'heure à la fin de son bulletin de nouvelle alors que Gérard passait Bromont, direction est. Novembre avait achevé d'enlever la majorité des feuilles aux arbres et le vent disposait désormais de toute la place pour frigorifier les corps. L'automne régnait pour de bon et cette soirée avec Louise-Marie marquait le début d'un adultère qu'il n'aurait jamais prévu, même dans ses rêves les plus absurdes. Il se disait qu'il aurait dû en profiter dans les années soixante-dix, comme beaucoup de ses collègues profs de cégep, pour s'envoyer en l'air avec des jeunes filles. Mais non. Il aimait Lorraine et jamais il n'aurais osé la tromper à cette époque. L'idée lui avait à peine effleuré l'esprit, mais à vrai dire, les occasions ne s'étaient jamais présentées et il ne les cherchait pas. Il lui semblait tout à coup que rien ne lui arrivait de rocambolesque contrairement à bien d'autres de ses connaissances. 

Il est sorti de nulle part pour se précipiter dans la lumière des phares de sa Jetta TDI. Le bruit s'est mêlé au thème musical de l'émission de Jacques Languirand. Pris de panique, Gérard n'a pas eu le réflexe de freiner. Il regardait dans toutes les directions en même temps qu'il sentait la bagnole en perte de contrôle parce qu'elle traînait quelque chose sous son châssis. À la faveur de la route déserte, il pouvait se ranger tranquillement sur l'accotement et reprendre ses esprits. Le scotch avait beau être cuvé, il avait tout de même provoqué un état de fatigue qui lui avait peut-être coûté cette bête collision avec ce non moins bête chevreuil. Il a dû attendre quelques minutes avant qu'une des peu nombreuses voitures circulant sur la Dix daigne arrêter pour lui demander si tout allait bien et promettre qu'elles arrêteraient à la prochaine sortie pour alerter les policiers. Une fois l'auto-patrouille sur les lieux, les papiers remplis, la remorqueuse appelée, il ne lui restait qu'à appeler Lorraine afin qu'elle vienne le récupérer au garage où il comptait laisser la caisse. Il a dû s'y prendre trois fois avant qu'elle ne réponde. Sans doute avait-elle mélangé alcool et médicaments.

Pendant les vingt-cinq minutes du trajet entre le garage et la maison, ils n'ont rien dit. Elle conduisait, les mains crispées sur le volant, il avait le front collé à la fenêtre de la portière, comme s'il avait voulu s'envoler, s'extirper de cet habitacle de la honte.

Ils se sont couchés sans mot dire, sans crise, sans discussion. Il savait que ça y était : l'amour avait rendu l'âme pour de bon. La colère de Lorraine avait cédé la place à l'indifférence. Il en avait donc déduit qu'il pouvait quitter cette histoire aussi façonnée qu'usée et éculée pendant trente ans. 





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