vendredi 14 octobre 2011

Ma vie tranchée mince -- L'ours et la belette

L'ours ne sortait pas souvent de sa caverne et elle ne voulait pas trop le délaisser non plus. Depuis la retraite, il avait quitté Lorraine en lui laissant la moitié de son fonds de pension. Elle avait gardé la maison, les oeuvres d'arts --quelques tableaux de grands peintres québécois entre autres-- et tous les souvenirs d'Afrique dont cette statue de paysanne élancée en ébène qu'il affectionnait tant. Il a acheté à son ex-femme ce qui ne s'achète pas : la paix. Il ne l'aurait jamais plus, il le savait. Il ne connaîtra jamais plus le calme et la tranquillité d'esprit. Le confort et la certitude ne feront plus jamais partie de sa vie et s'ils venaient à s'installer, sa conscience s'occuperait de saboter le tout. Parce qu'il savait qu'il ne méritait plus la quiétude. Son ex-femme lui avait bien dit qu'il regretterait d'avoir jeté leurs quarante années de mariage. La cupidité de Lorraine avait déclenché la culpabilité de Gérard. Ainsi s'est achevée leur histoire : elle qui se jurait de lui en faire baver jusqu'à sa mort, lui qui sentait qu'il fallait expier cette faute de l'avoir quitté pour une petite conne.

Pour sa retraite, ses collègues lui ont offert un jeu d'échec électronique. Une idée de Daniel... Gérard a remercié chaleureusement ses comparses de lui avoir payé un tel gadget qu'il n'osait pas trop s'acheter en se jurant qu'il l'essaierait dès le lendemain. Lorsqu'il est rentré de sa fête, il a trouvé sur la table une boîte à son nom. Elle pesait quelques kilos et en l'ouvrant, il n'en croyait pas ses yeux. Les huit livres des Mémoires de Saint-Simon dans La Pléiade. Ils y étaient tous. Il en rêvait depuis si longtemps. Il n'avait que la moitié de son fonds de pension, ses vêtements et ses quelques accessoires personnels, mais il avait un jeu d'échec électronique et la collection des oeuvres de Saint-Simon dans la Pléiade. Donc de quoi survivre dans ce nouvel appartement au second étage d'un duplex tenu par Monsieur et Madame Dulac. Il a passé ses journées enfermé dans le nid d'amour, attendant le retour de Louise-Marie. Le soir, ils écoutaient Virginie à sept heures, il cherchait à se désennuyer. Il sortait le moins possible; la peur de se faire reconnaître sur le rue l'empêchait de s'extirper de ce quatre et demi. Il s'astreignait à une marche quotidienne dans un sentier boisé municipal, mais à part cette sortie pour l'hygiène, rien: échecs et Saint-Simon.

Avait-il fait le bon choix en quittant sa femme? Il savait ses enfants déçus de lui, bien qu'ils ne lui aient jamais dit. Il voyait sa soixantaine entamée d'une façon bien différente de celle qu'il avait imaginée avec Lorraine; ils devaient faire des voyages, visiter les pays de l'Est, l'Angleterre, l'Irlande... tous ces beaux projets ont cédé la place à des escapades dominicales à Sainte-Cécile de Milton, chez sa nouvelle belle-mère d'à peine dix ans son aînée... Il tentait de se soustraire autant que possible à ces obligations familiales, mais Louise-Marie ne lui donnait parfois pas le choix; elle avait l'argument massue en lui faisant remarquer qu'il n'avait vu personne d'autre qu'elle depuis plus de deux semaines... Alors il y allait, bon joueur.
***
La seule raison pour laquelle il avait accepté de déménager à Saint-Alphonse, dans la maison familiale de sa nouvelle blonde, tenait au soulagement de ne plus sortir de chez lui avec l'angoisse de rencontrer quelqu'un qu'il connaîtrait. Elle lui avait promis qu'il pourrait s'aménager un coin de la maison bien à lui pour écrire, lire, jouer aux échecs. Après la décès de son père, Louise-Marie allait de plus en plus souvent aider sa mère qui commençait à perdre son autonomie. La famille s'est donc mise d'accord pour que la cadette s'installe dans la maison familiale. Tous savaient que les moyens manquaient à ce drôle de couple; elle occupait un poste de commis dans une librairie, il vivait sur la moitié de son fonds de pension. 

La cohabitation se vivait difficilement; ces deux "vieux" constamment en confrontation donnait du fil à retordre à la jeune médiatrice déchirée entre sa culpabilité d'avoir forcé son homme à quitter sa vie d'avant et de respecter sa mère qui ne se mêlait jamais de ses oignons. Elle en menait large, la Rachel... sous des traits de gentille dame frêle et fragile se cachait une redoutable manipulatrice. Gérard avait vite découvert ce trait chez sa belle-mère; il avait vu neiger. Un après-midi de février où Louise-Marie s'apprêtait à partir au travail, sa mère avait fait remarqué qu'elle trouvait bien dangereux et même absurde l'idée de faire trente kilomètres de route pour aller gagner un salaire dérisoire. Elle se servait souvent du prétexte de la route pour reprocher indirectement à sa fille son absence et le fait de laisser seule sa mère avec cet ours qui n'offrait pas de compagnie. La veuve se réjouissait de la venue de sa fille et de son homme écrivain. Il tiendrait compagnie à la pauvre dame, la distrairait, elle si cultivée, si curieuse. Mais rien n'y faisait : il restait enfermé dans ses appartements la plupart du temps et n'en sortait que pour les obligations : manger, accueillir la visite quand il le fallait et sortir pour ses marches quotidienne. 

Gérard embrassait sa blonde au moment ou la vieille a passé sa remarque désobligeante. Il est resté sur le seuil de la porte ouverte pendant quelque secondes, le temps que le vent et la neige le fouette légèrement; il espérait que les éléments refroidiraient un peu sa colère mais rien à faire, le câble commençait à péter et en fermant la porte, il n'a pu le retenir plus longtemps. Il lui a gueulé toutes les insanités possibles sur le fait qu'elle manipulait tout le monde sous ses airs angéliques. Qu'elle empoisonnait la vie de ses enfants en faisant mine que tout allait bien alors qu'elle ne faisait qu'accumuler de la rancoeur. Il lui a remis sur le nez qu'elle médisait à mot couvert sur la cadette aux autres soeurs qui elles avaient réussi. Il croyait halluciner en s'entendant lui dire que son veuvage ne lui conférait pas le droit d'agir capricieuse et chiante comme elle le faisait, qu'il en avait assez de la voir faire mine de laisser les autres s'occuper de la maison alors qu'elle faisait tout pour qu'ils finissent par répondre à ses propres volontés. La volée de reproche a duré cinq bonnes minutes, sans interruptions. La pauvre dame regardait piteusement par terre, sur le tapis vert du vestibule. Elle essayait de pleurer, mais rien ne sortait. Elle savait que ce moment arriverait tôt ou tard. Quand Gérard a fini de vidé son fiel, il est monté dans son bureau et n'est pas sorti de la journée. Elle s'est penchée pour replacer le tapis qui avait quitté de quelques centimètres le seuil de la porte.

À son retour, Louise-Marie a trouvé la maison calme, propre, comme si personne n'avait rien touché. Si quelqu'un avait cuisiné, il n'avait pas laissé la moindre trace. La porte de la chambre de sa mère était fermé. Elle se couchait souvent vers 21h30. Quant à Gérard, il gisait dans son lit, en sous-vêtements et en T-Shirt, un livre de poche de Mordecaï Richler à la main. Elle se demandait à quel moment il s'était endormi sur le texte du vieux détestable. 

La route avait été pénible; la tempête avait cessé, mais les traces demeurait bien visibles...




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire