Il se trouvait entre deux âges --trop jeune pour jaser avec les vieux, trop vieux pour jaser avec les jeunes-- et pendant les pauses de la chorales, il cherchait à s'éloigner de cette alto de laquelle il était devenu amoureux, mais elle avait choisi un autre homme. Il fallait s'en éloigner et cette nouvelle soprano représentait un prospect intéressant, à tout le moins une opportunité d'oublier cette fille qui lui avait préféré un vieillard...
Pour une rare fois, il a osé faire les premiers pas. Aller vers la fille. Il savait qu'il avait beau jeu, qu'elle se montrerait réceptive, mais il ne savait rien d'elle, sinon qu'elle étudiait en sciences, qu'elle était très brillante et par la force des choses un peu exceptionnelle pour une fille de dix-sept ans puisqu'elle faisait partie d'une chorale classique.
C'est dans le sous-sol de ses parents qu'il l'a invité à regarder un film, après une répétition un vendredi soir. D'habitude, il sortait, allait traîner dans les bars avec quelques habitués de la chorale, mais il avait décidé de passer à l'action.
- Pourquoi moi?
- Ben... parce que je t'ai remarquée... que t'avais l'air spéciale... t'es pas comme les autres...
Voilà les premières paroles échangées après le premier baiser officialisant la formation du couple. La question lui brûlait les lèvres et le baiser n'a visiblement pas réussi à les refroidir.
Ils ne ressentaient pas la même excitation. Pour elle, il s'agissait de son deuxième amoureux. Le seul autre gars qu'elle avait connu l'avait laissée pour une autre fille. Charles, petit, complexé, pas très beau, mais assez brillant l'avait dominée pendant plus de trois ans. Il se servait d'elle pour prouver à ses amis qu'il pouvait avoir une blonde et pour lui prouver, à elle, sa supériorité sur lesdits amis. Une relation pas très saine, mais pas très dangereuse. Alors se faire draguer par ce gars de 24 ans, qui se tenait avec des "vieilles" de la chorale lui paraissait, à elle, aussi mystérieux qu'excitant, d'où son questionnement.
- Mais qu'est-ce que t'as remarqué?
- Je sais pas moi... t'es mature pour ton âge?
Il ne trouvait rien de mieux à dire. Elle s'en contentait et serrait son nouvel amoureux sur elle, excitée à l'idée d'annoncer à ses parents, à ses soeurs qu'elle s'était fait un nouveau chum. En rentrant chez elle, plus tard, elle a dessinée un grand coeur, précédé d'un "Je suis en" sur une feuille servant à faire les messages téléphonique aux autres membres de la famille. Ses soeurs cadettes en étaient tout énervées en écrivant un "yé!" et son père avait fait un "!".
***
- Je l'ai annoncé à ma famille!
- Quoi?
- Ben là! Que j'avais un chum.
- Ah!
Il n'était vraiment pas sûr, mais puisque c'était ainsi. Il ne savait toujours pas s'il l'aimait, mais peut-être qu'avec le temps... En fait, il ne savait pas s'il aimait ce jeu, cette façon d'officialiser ce qu'il n'arrivait pas à concrétiser dans son esprit. Il avait peur des certitudes, souvent compromettantes, décevantes à la longue.
Tous les vendredis, ils se retrouvaient chez l'un ou chez l'autre. Chez les parents de l'un et de l'autre à vrai dire. Il avait son appartement, dans une autre ville où il étudiait, mais il revenait les week-ends pour la chorale et pour elle, bien entendu. Bien vite, l'habitude s'est installée et la contrainte lui pesait de plus en plus. Contrainte de "devoir" être là tous les vendredis et surtout, contrainte de se retrouver seul avec elle au lieu de sortir... parce qu'elle n'avait pas l'âge et que de toute façon, elle le voulait pour elle seule.
À la pause, un vendredi soir, il avait passé du temps à discuter avec deux nouvelles altos. De belles femmes, vingt-cinq ans, mères de familles épanouies, intéressante, de celles qu'il avait oubliées depuis qu'il la fréquentait, elle. Pour sa part, elle parlait avec des copines de la section, mais le regardait souvent du coin de l'oeil jaser avec ces belles dames qui souriaient un peu trop à son goût. Il a même poussé l'audace jusqu'à parler à la plus jolie d'entre elles avant de quitter pendant que la nouvelle petite copine attendait, le visage crispé, sur le bord de la porte, que Monsieur ait terminé sa converse.
Dans la voiture, au retour, le silence lui pesait. Il lui a demandé s'il y avait quelque chose et elle a saisi l'occasion pour lui faire remarquer :
- T'as passé ta soirée à jaser avec des pitounes!
- Quoi?
- T'es a pas lâchées d' la soirée... au break, à la fin...
- Es-tu vraiment en train de me faire une crise de jalousie, là?
- Ben là, mets-toi à ma place.
Il ne trouvait rien à dire. Rien. Il aurait pu en profiter pour lui faire comprendre tout de suite qu'il n'accepterait pas ce comportement jaloux, tout à fait injustifié du reste. Que si c'était comme ça, si elle ne pouvait vivre avec l'idée qu'il parle avec d'autres filles qu'elle sans qu'elle se sente menacée, il ne la retenait pas.
Mais il n'a rien dit. Il ne s'est pas excusé. Il n'est pas descendu jusque là. Il s'est contenté de se taire. D'attendre que ça passe.
Elle n'a jamais plus fait de crise de jalousie, il a toujours évité les confrontations.
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