Il aurait dû la virer. Lui rire en pleine poire dès sa déclaration terminée.
Il aurait dû lui répondre gentiment qu'il se trouvait flatté de cette belle déclaration, mais qu'allons, soyons sérieux.
Il aurait pu lui chanter "Il suffirait de presque rien" de Reggiani.
Il aurait bien voulu trouver quelque chose d'intelligent à lui répondre, lui le maître de la répartie. Mais rien. Le vide. Aphone qu'il était le pauvre.
Il aurait pu en revenir, en rentrant chez lui dans son antre du bonheur pour aller retrouver bobonne fraîchement retraitée, prête à savourer tous les moments de bonheur qu'elle passerait avec son Gérard.
Or il n'en revenait pas. La situation dépassait l'entendement. Il n'aurait même pas pu l'inventer pour son prochain roman.
Arrivé chez lui, il a embrassé furtivement Lorraine sur la joue, par automatisme, s'est immédiatement réfugié dans son bureau, au deuxième. Cette pièce offrait une vue imprenable sur ce Mont-Orford qu'il aimait tant. Le couleurs sortaient et les teintes rouges, synonymes de rentrée scolaire, devenaient désormais synonyme d'alarme. Cette libraire avec laquelle il avait des échanges intellectuels si enrichissant s'offrait désormais à lui, ce futur vieillard en possession --pour combien de temps-- de tous ses moyens. Son potentiel de séduction, endormi jusque là, se réveillait en sursaut et il ignorait comment géré la situation.
Une partie d'échec. Voilà qui lui ferait du bien. Si seulement Daniel était là. Ils s'installeraient l'un devant l'autre, appuieraient alternativement sur le chronomètre et ne se regarderaient pas penser dans ce face-à-face. Demain, il irait voir Daniel, après son cours et ils reprendraient la partie laissée en plan, vendredi dernier, avant qu'elle ne lui fasse son aveu. Mais pour l'heure, il était assis devant son bureau et contemplait les trois livres sur Saint-Simon qu'il avait commandé à Louise-Marie.
Il n'en revenait toujours pas.
***
- T'es sérieux, là? Elle t'a annoncé ça, dans le corridor? Tu l'as envoyée sur les roses, j'espère!
- Trop facile. Et puis elle ne me laisse pas indifférent, tu sais...
Gérard venait de se faire mater par Daniel qui savait que quelque chose n'allait pas; le bonhomme, s'il ne gagnait pas, savait se montrer davantage coriace. Là, rien. Pas la moindre résistance. Il avait courbé l'échine après moins de quarante minutes au chrono. Quelque chose n'allait pas et Daniel l'avait senti et lui avait surtout fait cracher le morceau.
- C'est sûr qu'elle ne te laisse pas indifférent. Elle ne laisserait aucun vieux comme nous indifférent, voyons! Elle a à peine trente ans, connaît les classiques comme les nouveautés littéraires, a déjà forniqué avec un vieux, c'est la manne pour nous, ça!
- Non c'est plus que ça pour moi... Elle ne me laisse pas indifférent non plus.
- Voyons, on a tous eu des faiblesses! Cette femme est simplement fascinée par ce que tu représente, ce que tu as été, mais pas par ce que tu es, voyons!
- Regarde qui parle! Qui s'est retrouvé en presque dépression il y a cinq ans à cause d'une Johanna trop brillante pour ses 19 ans? T'avais déjà passé tes quarante piges je te signale, alors pour les leçon de crise de quarantaine et de démon du midi, on repassera!
- C'était pas pareil.
- Bien sûr. Parce que tu n'étais pas marié à une brillante doctorante, que vous n'aviez pas deux beaux enfants de 10 et 12 ans? Que vous n'étiez pas dans votre belle maison sur l'Île, payée en prix dérisoire à l'époque, que...
- Bon OK, ça va. Mais je m'en suis remis.
- Après presque deux ans, oui. Après avoir failli sacrer tout ça là pour peut-être te retrouver dans un 4 et demi dans cette petite ville industrielle de merde, oui, avec une fille presque vingt ans plus jeune que toi. Avoue que l'idée de payer à la fois une pension alimentaire et de faire vivre une étudiante aide à faire son deuil d'une situation qui n'a pas de bon sens!
- Ben justement, ça devrait te parler, non?
- Qui t'as dit que je voulais quitter Lorraine? Mes enfants sont dans la vingtaine avancée... ça n'a rien à voir.
- Écoute Gérard, je sais pas quoi te dire. Je veux bien croire que Louise-Marie ne te laisse pas indifférent, mais attends un peu avant de faire ou dire quoi que ce soit avec Lorraine.
- Mais t'es malade! Je n'ai pas l'intention de tout sacrer là, voyons!
Daniel se sentait à demi-rassuré, à demi-inquiet. Il savait son ami --son maître à vrai dire-- fragile dans les affaires émotives.
L'autoroute des Cantons de l'Est a quelque chose que les autres autoroutes québécoises n'ont pas: du relief et des courbes. De plus, le paysage change constamment. Chaque aller, chaque retour diffèrent. Un matin où on croit que l'été ne partira jamais, la montagne laisse poindre quelques touches de rouge jaunâtre à travers ses touffes abondantes de feuillus. Le soir, le jaune se confirme et dès le lendemain, l'automne se pointe. Elle ne révèle ses secrets qu'à celles et ceux qui la connaissent intimement. À force, ce corridor Orford - Granby tenaitt lieu de méditation pour Gérard.
Mais en cette fin d'après-midi d'octobre, il ruminait. Il fantasmait sa vie. Lorraine avait déjà 52 ans. Elle n'avait rien perdu de sa beauté, de sa grâce... de son snobisme non plus. Ni de ses insomnies bruyantes, pas plus que cette propension à se plaindre des jours durant de "migraines insupportables" qui la clouaient au lit et scellait le destin de toute la maisonnée. Ils ne se disputaient jamais, mais il savait manifester son irritation tantôt en s'enfermant dans son bureau, tantôt en allant se perdre dans la forêt pour revenir tard le soir. À part quelques mondanités, dont il se plaignait généralement vu son caractère d'ours, leur vie était devenue comme celle de tant de couples quinquagénaires : prévisible, routinière, rassurante, réglée au quart de tour. Et pour le sexe, il fallait réserver, comme il se plaisait à le dire.
Cette femme nouvelle, si fraîche, si brillante, si... tout ce qu'il trouvait chez Lorraine il y a trente ans ne pouvait être le seul fruit du hasard. Tout athée et rationnel fût-il, il se disait que ça n'arrivait pas pour rien, tout ça, que l'opportunité ne se présenterait pas souvent et qu'il était arrivé chez lui et qu'il dirait à Lorraine que sa vie brassait pas mal ces temps-ci. Oui. Résolu, qu'il était le Gérard!
***
- OK... mais c'est pas la première fois que ça t'arrive!
- Cette fois-ci c'est différent, tu comprends...
- Non, je ne comprends pas. Et je ne veux pas comprendre non plus. Voyons, tous tes collègues mâles ont eu le démon du midi, on en riait un peu et trouvant ça à la fois attendrissant et pathétique. Tu vas pas tomber dans le panneau!
- Je sais pas... on dirait qu'il ne se passe plus rien entre nous. On ne baise plus, tout ce qu'on fait c'est aller au Costco un samedi sur deux, au resto, souvent le même samedi, recevoir les enfants le dimanche...
- Mais tu veux quoi? Tu t'attends à quoi, à notre âge? Qu'on aille faire du paint-ball? Qu'on s'entraîne pour le marathon? On a passé des années ensemble à voyager, à travailler au Congo, en Inde, en Belgique... regarde toute la collection de masques africains qu'on a ici, d'oeuvres d'art ramenées de partout où nous sommes allés... et tu trouves notre vie plate? On a voyagé plus avant notre retraite qu'en rêvent les couples retraités.
Elle était étonnamment calme. Il en était même un peu agacé; une crise d'hystérie aurait justifié sa sortie de vieux bonhomme lassé de sa bonne-femme, mais non. Elle lui disait tout cela avec un naturel et une assurance déconcertants. Peut-être avait-elle déjà vu venir le coup de la crise de la quarantaine, qui n'a jamais eu lieu, et que son argumentaire dormait sagement depuis ce temps et qu'il s'est naturellement réveillé, mur, solide et à point nommé.
-T'as raison Lorraine... mais je sais pas... ça me bouleverse pareil, tout ça. Ça me fait réfléchir sur ma vie, son sens... ce que j'ai été, ce que je veux devenir.
- Pense à nous... après trente-quatre ans de mariage, nous avons chacun notre je, mais il y a surtout un nous...
Cette manifestation de sagesse le mettait presque en colère.
- C'est qui?
Il n'attendait pas cette question. Il ne voulait pas lui répondre, mais il savait que s'il ne le faisait pas, il s'exposait à une séance d'arrachage de vérité longue et pénible.
- Une étudiante?
Le jeu de la déduction, voilà qui l'aiderait à gagner et qui sait, à mieux faire passer la pilule.
- Non, voyons! Elles ont entre 17 et 20 ans!
Loin de la rassurer, sa curiosité ne se trouvait que piquée davantage. Il s'agissait donc d'une femme au moins dans la trentaine... Il souhaitait étirer le jeu longtemps parce que Lorraine connaissait Louise-Marie; après ses études en administration, elles avaient travaillé dans la même boîte de communication et Lorraine trouvait s'était prise d'affection pour cette jeune fille si discrète, brillante et efficace à la fois.
- Elle travaille au cégep?
Lorraine s'approchait du but et le sourire niais ainsi que le visage rougi de Gérard cachaient mal son malaise.
- Une secrétaire? Une enseignante? Une employée de l'administration?
Non à toutes ces questions... elle se trouvait à cours de réponses.
- Elle est libraire.
- Dominique?
- Ben non, Dominique ne travaille plus à la coop depuis au moins trois ans.
- Pas Louise-Marie? T'es sérieux, là? Elle t'as fait une déclaration d'amour dans le corridor du cégep? Dans ton bureau? Vous en êtes où, là? Tu l'embrasses? Vous faites l'amour?
La machine s'emballait. Il fallait contrôler tout ça avant l'explosion. Oui il était sérieux, oui elle lui avait fait une déclaration d'amour dans le corridor, pas dans son bureau, ils n'en étaient à rien, il ne l'embrassait pas et ne faisait pas l'amour. Une fois la couverture mise sur le feu, il a pris Lorraine dans ses bras, s'est excusé.
Il la voyait, devant l'armoire à pharmacie ouverte, chercher quelque chose pour dormir. À moins qu'il s'agît de migraine... Elle a avalé quelque cachets, s'est glissée sous le drap, n'a pas pris son livre comme elle le faisait tous les soirs. Il s'en voulait, mais croyait que la nuit et les médicaments de Lorraine arrangeraient tout.
***
Lorraine dormait encore quand il a quitté la maison à 7h. Elle savait que Gérard ne rentrerait pas avant tard le soir puisqu'il participait à un lancement collectif dans une librairie de la région. Toute la journée elle a regardé le téléphone. Elle a cherché et trouvé le numéro de Louise-Marie. Lui laisser un message sur son répondeur? Trop facile et pas de réactions directe. Pour lui dire quoi au fait? Pour lui faire comprendre que son mari, tout séduisant qu'il était, n'en demeurait pas moins fragile et qu'elle allait vite se rendre compte que cette histoire ne tenait pas debout. Surtout, pas d'animosités. Ses vingt ans comme cadre dans une grande boîte de communication lui ont appris que la confrontation ne menait à rien. La journée a passé, elle a regardé le numéro, le téléphone, fait un peu de lessive, regardé à nouveau le numéro, le téléphone, lavé un peu de vaisselle, regardé... à 18h, elle n'y tenait plus. Elle a pris calmement le combiné, signalé sans hésitation et attendu une réponse.
- Oui, allô?
- Petite conne! Pour qui tu te prends? Pourquoi tu viens foutre la merde dans notre vie, petite conne!
- Mais qu...
- Espèce de petite conne, si tu crois que je vais te laisser faire, LE laisser faire et ME laisser faire, tu te trompes!
- ...
- Tu fais bien d'avoir peur, petite conne, parce que tu n'as rien vu! Petite conne!
En raccrochant, Lorraine serrait les poings tout en gardant le combiné dans sa main droite, l'étranglant comme si elle étranglait Petite conne. De son côté, Petite conne est terrifiée, tenait le combiné hurlant par une tonalité plus forte qu'à l'habitude qu'il fallait raccrocher. Une voix enregistrée se chargeait même du le lui rappeler.
En lançant son livre, Gérard ne se doutait pas qu'il se lançait lui-même... dans une nouvelle vie.
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