La grossesse allait bon train. Les mois d'hivers s'écoulaient, nous allions chacun à nos cours, changés; nous formions désormais un couple accompli qui deviendraient parents. Voilà qui mettait et enlevait à la fois de la pression. En mettait parce que ma vie changerait pour toujours. Je deviendrais père et cette femme mettrait au monde l'enfant que nous avions conçu dans l'insouciance, dans la légèreté presque. En enlevait parce que le gouffre se remplirait et que ce projet de faire advenir la vie occuperait son corps et son esprit pour un bon moment.
Au printemps, six mois s'étaient écoulés --elle parlait en terme de semaine et je n'y comprenais jamais rien-- et son corps de dix-neuf ans s'était radicalement transformé. Elle était calme, heureuse, comblée. Nous passions de bons moments, comme si cette grossesse constituait un nouveau départ pour notre couple. Un grand classique j'imagine! La session universitaire terminée, je devais trouver du travail. Quoi faire avec un baccalauréat en littérature? Je ne me sentais pas prêt à demander un poste d'assistant de recherche avant de commencer la maîtrise en septembre, mais il fallait tout de même vivre d'ici là. J'ai donc rempli les formulaires pour obtenir un boulot d'été au Centre d'emploi étudiant. Comme j'ai déjà fait toutes sortes de travail pendant mes études, j'en ai profiter pour mettre à profit toute mon expérience dans divers domaines: commis de magasin, aide-cuisinier, agent de sécurité (!), livreur, manoeuvre dans un entrepôt, etc. Quelques jours plus tard, le téléphone sonne chez moi : on cherche un livreur dans une pharmacie pour lundi. Ça urge. L'agente d'emploi a dû se dire qu'un bachelier en littérature serait assez fiable pour livrer des pilules et des onguents. Elle me donne le contact : Pharmacie Françoise Hébert... à Magog. Bon. Une demi-heure de route pour se rendre là. Nous n'avons plus d'auto; la Datsun 1982 du grand-père de ma copine nous a claqué dans les mains sur l'autoroute à la fin de l'hiver... Bon débarras. Elle roulait à l'image du défunt qui la conduisait : malade, abîmée, fatiguée, dysfonctionnelle. Mais je ne pouvais refuser ce travail --quarante heures par semaine-- qui se présentait de façon salutaire, avant l'arrivée de l'enfant. J'ai donc appelé à la pharmacie et parlé à la Madame Hébert en personne qui me dit qu'elle a besoin de quelqu'un au plus vite, que son livreur régulier avait fait une crise de coeur et que ça pressait, hahaha! et que si je pouvais entrer lundi matin, à 8h30, ça ferait bien son affaire. Elle avait l'air sur le speed, la dame. J'ai eu envie de lui demandé si elle ne voulait pas un entrevue, me rencontrer pour vérifier si je savais compter, de quoi j'avais l'air, quelque chose... mais non. Rien. Elle me dit que je dois arriver à 8h30 lundi et qu'on m'expliquerait le travail.
Je ne connaissais pas Magog. À part les deux axes qui forment la route 112, je ne savais rien de cette drôle de ville de touristes d'un côté et de monde ordinaire de l'autre. Dès mon arrivée, les commis de laboratoire m'ont été sympathiques. Des filles dans la vingtaine pour la plupart, travaillant à plein temps et rodées au quart de tour. On m'a expliqué brièvement le principe des dosettes : je devais aller livrer ces piluliers une fois semaine et ramasser la vide. Pour les personnes âgées, ils devaient payer deux dollars la prescription. Il fallait être patient et leur expliquer que s'il fallait qu'ils paient six dollars, c'est qu'il y avait trois prescriptions différentes. On m'a donné une carte de Magog, les clés de la Toyota Tercel qui servait d'auto de livraison et je partais à l'aventure dans les foyers pour personnes âgées, résidences douteuses, appartements miteux et autres recoins insoupçonnés. Avec mon sens de l'orientation approximatif et mon malaise à manipuler des espèces aussi sonnantes et trébuchantes soient-elles, je débutais, sans le savoir, une exploration anthropologique hors du commun.
Il fallait commencer par les résidences de personnes âgées. Avant onze heures. D'abord parce qu'à onze heures, il y a le chapelet et qu'à 11h30, les vieux font déjà la file pour aller manger, à la cafétéria. Premier constat : la haie d'honneur. Les hall d'entrée de foyer sont comme des centres d'achats; des badauds y passent le plus clair de leur journée à observer le va-et-vient et s'il n'y en a pas, à l'espérer. Alors un nouveau livreur de pharmacie, voilà une belle nouveauté dans leur vie.
- C'est pour qui ça?
- Madame Bouchard.
- Madame qui?
- Bouchard!
- Ben voyons, est morte l'année passée!
- Roseline Bouchard...
- Hein? Roseline Bouchard? Y pas ça icitte... es-tu sûr que t'es à 'a bonne place?
- Ben oui, j'ai la bonne adresse...
Je m'avance un peu et me risque devant la salle de chapelet. Assis dans des chaises berçantes, les ancêtres répètent ad nauseam le "Je vous salue Marie" après celle qui le dit, le redit et le reredit. Je me hasarde avec un timide "Madame Roseline Bouchard?" et une dame plus jeune que les autres --il n'y a presque pas d'hommes dans cette drôle de chorale chapeletaire-- vient me voir pour me demander qui je cherche. Je finis par douter moi-même de ma réalité. Quand je lui dit "Roseline Bouchard" elle me dit "Ah! Madame Guertin!"
- Non! Madame Bouchard!!!
- C'est son nom de fille, ça! Madame Guertin, vos pelules sont arrivées!
Roseline Guertin, née Bouchard, victime de la phallocratie catholique canadienne française qui a pesé sur le Québec depuis toujours et qui a manqué le bateau de la Révolution tranquille se lève et trottine péniblement jusqu'à moi pour ramasser son paquet. Elle m'annonce qu'elle n'a pas son deux piasses et que je devrai la suivre jusque dans sa chambre pour qu'elle aille le quérir. Elle aurait cent-trente-trois ans de moins et on serait samedi après-midi que ça me fait plaisir, mais là, il est presque midi et je n'en suis qu'à ma première livraison.
La journée sera longue!
L'été sera long!
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