dimanche 2 octobre 2011

Ma vie tranchée mince -- Je suis l'amant de la maîtresse d'un maître marié

J'avais l'impression de me faire jeter alors que je venais de faire "Reset" sur ma vie. En fait, ce n'était pas un vrai "Reset"... je retournais carrément à l'usine pour un "Refurb". Mais tout de même, je trouvais ça poche de vivre une peine d'amour en pleine rentrée scolaire. De mes tristes années au secondaire et de mon court passage au cégep j'avais gardé une qualité : le multitâche. J'ai toujours eu le don de faire cent affaires à la fois en négligeant l'école, bien entendu. Mais cette fois-ci, pas question de scrapper les études; je jouais quitte ou double sur ce retour. Si ça ne marchait pas, je retournais piler-dépiler des boîtes dans des magasins à rayon et ça ne me disait rien qui vaille. Déjà que j'étais démoli sur le plan émotif, il n'était pas question de tout gâcher sur le plan académique.

Je me suis donc lancé dans tout ce que je pouvais : club photo, harmonie, association étudiante, stage-band, arbitre dans une nouvelle ligue d'improvisation locale, atelier de guitare, radio-étudiante, comité culturel du cégep et travail à la papeterie dont le propriétaire m'avait gentiment congédié en me recommandant de retourner aux études et qui me payait, le samedi matin, pour que j'aille faire une chronique "littéraire" à la radio locale. Mon agenda, digne de celui d'un ministre, ne souffrait pas d'espace blanc tant j'avais besoin de m'étourdir. Je trouvais tout de même le moyen de me retrouver de temps en temps au bar --que j'ai toujours considéré comme une taverne, à la différence qu'au lieu des journaliers se trouvaient des étudiants-- pour noyer ma peine. Un soir de spécial sur le pichet, je me suis retrouver à beugler dans les bras de mon ami Marcel en pleine Rue Principale, devant l'Église Sainte-Famille. On aurait dit la chanson "Jeff" de Brel. Oui, j'étais pathétique. J'avais besoin, comme ça, périodiquement, de hurler mon désespoir d'avoir été largué par cette fille qui ne m'avait jamais vraiment aimé. Et il fallait que je le fasse sous l'effet de l'alcool. À ce moment-là, j'ai eu un peu peur de retomber dans le stupre et toute l'abjection qui m'avait fait déraper du chemin des études, mais j'ai su résister.

Le cégep devenait ma seconde maison. J'y passais le plus clair de mon temps parfois dans un laboratoire à développer des négatifs, parfois dans un local à réviser un texte du journal étudiant, parfois à la bibliothèque à lire le journal du jour, bref, j'étais toujours là. Je traînais souvent à la librairie coopérative et je me suis rapidement lié d'amitié avec la libraire. Louise-Marie. Son nom inversé, inhabituel, m'intriguait. Je me disais qu'elle devait venir d'une famille de bourgeois, surtout qu'elle connaissait tant de choses sur le plan culturel: littérature bien entendu, mais surtout musique. Elle savait que j'étais à la radio étudiante et commentait parfois mes choix musicaux qu'elle entendait, depuis son bureau. Cette Louise-Marie avait un passé pour le moins particulier. Alors qu'elle était étudiante, une douzaine d'années plus tôt, elle s'était liée d'amitié avec un jeune prof de philosophie, André, qui l'avait présentée à son collègue Germain, un quinquagénaire aussi érudit et brillant que cérébral. Elle a fini par le fréquenter sur une base assez régulière et elle est devenue enceinte après quelques semaines. Germain pratiquait assurément ce qu'il enseignait : morale et éthique. Il n'allait pas se soustraire à ses obligations vis-à-vis de cette jeune fille de 19 ans enceinte de lui. Il l'a donc pris sous son aille, dans sa maison à la campagne où elle a passé une grossesse paisible jusqu'à ce que naisse Arianne. Je me souviens avoir entendu quelques ragots concernant cette drôle de Sainte-Famille: "C'est-y pas écoeurant! Y a mis son étudiante enceinte! Elle a même pas vingt ans pis lui en a 50!" N'empêche, il s'en occupait de sa fille et de la fille.

J'étais très impressionné par elle, par ce qu'elle représentait, son passé trouble avec ce vieux prof de philo maintenant sexagénaire et toujours en l'emploi du cégep où j'étudiais. Mais elle était très sympathique et nos conversations se multipliaient et je faisais souvent mine d'avoir besoin de quelque chose à la Coop jusqu'à ce que je puisse m'y pointer en toute liberté, simplement pour jaser.

Louise-Marie jouait du piano. Du violon également. Et de la guitare, de l'accordéon... En fait, elle jouait de tout. Elle faisait partie de ces personnes qui apprennent en quelques minutes les rudiments d'un instrument de musique pour après se débrouiller assez bien qu'il en sort une mélodie ou quelques accords. Je lui dis que je fais partie d'une chorale et que nous montons présentement le Requiem de Gabriel Fauré. Elle me répond que j'ai bien de la chance et qu'il s'agit d'une de ses oeuvres préférées. Je l'invite à une répétition, vendredi prochain et elle accepte.

Aussitôt arrivée à la chorale, Louise-Marie est comme un poisson dans l'eau. Elle tombe dans l'oreille du directeur musicale qui l'installe dès sa troisième semaine comme chef de pupitre de la section alto. Après les répétitions, nous allons souvent prendre un verre et au bout de quelques semaines, je ne sais par quel hasard, je me retrouve chez Louise-Marie avec Annie et Richard. Lui dirige, elle... chante, mais le suit.

Il y a douze ans de cela, l'amoureux d'Annie et cousin de Richard s'est suicidé. Elle m'a raconté tout ça un soir de beuverie post-répétition. Je n'ai jamais su pourquoi, mais j'étais devenu son confident. Il l'a menacé et menacé de s'enlever la vie pendant des mois avant de passer à l'acte. Quand la mère de Mario, l'amoureux d'Annie, a appelé cette dernière pour lui dire qu'elle s'inquiétait de ne plus voir son fils depuis quelques jours, tout ce qu'Annie a trouvé à dire était : "Y est mort ton gars. Y est mort!". Elle a vécu cela comme une délivrance. Malgré tout, elle en était amoureuse dingue de ce paumé suicidaire à qui rien ne semblait réussir. Elle a continué de fréquenter l'entourage de Mario dont Richard faisait partie et celui-ci et Annie devenaient de plus en plus intimes, jusqu'à la rencontre des corps. Peut-être allait-elle chercher cette chair que la dépression de son homme lui avait arrachée, peut-être profitait-il d'un peu de piquant que sa vie de couple rangée avec sa femme, avec qui il travaillait à longueur de  journée, ne lui donnait plus, toujours est-il qu'Annie et Richard baisaient sur les banquettes arrière de la voiture de l'un ou de l'autre depuis quelques années déjà. Les vendredis étaient l'alibi en or auprès de leurs conjoints respectifs pour s'adonner à la fornication. Beaucoup savaient sans dire et autant, dont je faisais partie, s'en foutaient carrément. Je me disais seulement que les voitures compactes d'aujourd'hui devaient aller bien mal pour les acrobaties, mais il possédait un Pontiac Catalina 1984, un véritable salon roulant! Les jouissances adultères devaient bien valoir le prix de l'essence (qui n'était pas encore trop élevé en 1992!).

Ce vendredi soir-là, chez Louise-Marie, Mario et Annie ne perdent pas trop de temps. À 23h, ils prétextent un week-end chargé chacun de leur côté pour filer. Je me retrouve donc seul avec cette belle grande femme six ans plus âgée que moi, inaccessible il y a encore quelques semaines, que je n'aurais même pas eu l'audace d'imaginer dans mes fantasmes il y a quelques années. Nous faisons comme des adolescents; dans son petit salon, nous regardons des livres, écoutons de la musique. Vers une heure du matin, nous finissons couchés sur le tapis et le contact physique s'établit.

La situation a quelque chose d'étrange. Avant qu'Annie et Richard ne partent, Louise-Marie leur confiait qu'elle était amoureuse d'un monsieur marié depuis trente ans. Gérard. Ne pas avoir encore trente ans et tomber amoureuse d'un Gérard de plus de cinquante, voilà qui n'est pas banal. Et pourtant. Il écrit. Il est écrivain. Pas une vedette, mais ses vingt-cinq ans d'enseignement au cégep, ses nombreux séjours en Afrique lui donnent une stature pour le moins imposante. Ce bonhomme a marqué des générations de cégépiens depuis que l'institution existe. Il fait partie de ces profs passionnés qui s'enflamment, transcendent tout obstacle à leur emportement et impressionnent. Il a publié son premier roman à cinquante ans et cela lui a valu un succès d'estime, plusieurs prix et une ouverture pour une retraite tranquille auprès de sa belle épouse quinquagénaire elle aussi, encore si belle à l'air si jeune aux dires de tous.

Seulement voilà, Louise-Marie en est amoureuse, de ce Gus écrivailleur. Elle le veut. Elle sait qu'elle a l'avantage de l'âge, que le Démon du midi qui n'a pas encore éveillé la bête en lui n'est sûrement pas loin... mais elle se dit que c'est impossible, qu'il n'aurait que faire d'une libraire paumée, mère d'un enfant dont elle s'occupe à peine, qui vit seule dans son trois pièces, enterrée sous les livres et les disques. Néanmoins, elle y croit et fait le grand saut. Elle lui avoue son désir et lui n'y reste pas insensible. Même que ça le bouleverse. Ils se fréquentent donc dans les corridors du cégep et deviennent de plus en plus intimes. Elle sent que son fantasme peut prendre forme, se concrétiser et à cette idée elle paralyse autant qu'elle jubile. Elle sait qu'elle brisera un couple qui vit une parfaite harmonie depuis trente ans, un couple qui fait l'envie de tous, qui constitue un modèle pour leurs deux enfants maintenant adultes et engagés chacun de leur côté. Elle sait tout ça et pourtant, elle sait qu'elle doit aller de l'avant. C'est ce qu'elle dit à Annie qui l'écoute attentivement. Richard, lui, opine, sans plus. Et moi, j'écoute également, spectateur de cette confidence à quatre et amoureux de la fille qui raconte sa passion naissante.

Et nous sommes là, l'un à côté de l'autre, à nous regarder, à nous caresser le visage du bout des doigts... à nous trouver pathétiques chacun dans notre tête, mais à nous attirer mutuellement. Elle m'avoue qu'elle ne s'est pas rapprochée comme ça de quelqu'un de son âge depuis la naissance d'Ariane et de la séparation d'avec Germain qui avait suivi peu après. Deux paumés échoués sur un tapis, moi avec mon reste de rancoeur envers Nathalie --tout ça me paraissait déjà si loin et si dérisoire-- et elle avec son amour secret pour son vieil écrivain. Les baisers d'abord hésitants et ensuite abondants devaient faire office de baume sur nos deux coeurs esseulés. Elle me tirait des eaux d'une certaine manière; depuis Nathalie, je me promenais au gré des vagues, dans ma petite bouée et Louise-Marie m'amenait sur la grève, au soleil, pour m'y reposer, m'y faire sécher. La légèreté que j'ai ressentie... Nous avons déménagé nos corps sur son lit pour y faire l'amour avec tendresse, respect, compassion.

Je cicatrisais ma plaie, elle s'apprêtait à en ouvrir une dans un autre couple.

Ce samedi matin de la fin octobre, j'ai marché de chez elle, dans le vieux quartier anglais aux maisons victoriennes et aux arbres immenses, jusque chez moi aussi léger et frais que les quelque grains de neige qui tombaient déjà sur la ville.

2 commentaires:

  1. Moi j'ai un déficit d'attention, jpeux pas lire des textes looooooogs sur mon ordi, ça me donne mal aux yeux pis ça me donne envie de faire autre chose. Faque je ne pourrai jamais lire ton blogue parce que tes posts sont trop lonoooongs pis ça me rend triste un peu. Sincèrement.

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